Football et mobilisation identitaire. La « réinvention des traditions » par les jeunes Baga de Guinée 1.
Ramon Sarro
À partir de l’observation de tournois de football en milieu rural guinéen, ce texte vise à rendre compte des dynamiques de recomposition sociopolitiques qui s’opèrent actuellement chez les Baga de Guinée-Conakry. Il met notamment en évidence l’évolution des rapports de force entre aînés et cadets qui se manifeste sous le couvert d’une active politique locale de « folklorisation culturelle » et de « revitalisation des traditions ».
À l’époque précoloniale, sous la pression des Peuls esclavagistes de l’hinterland, les Baga 2 ont été contraints de se réfugier dans les mangroves de la côte, où ils ont élaboré une forme de paganisme extrêmement élaborée, qui subsiste d’une certaine manière dans la Guinée d’aujourd’hui. Les pratiques expli-citement païennes avaient pourtant cessé depuis 1956-1957, lorsque, à la fin de la pé-riode coloniale française, la jeunesse baga, sous la direction d’un prédicateur musulman charismatique soutenu par les partis politiques anticoloniaux, avait entrepris de détruire les bois sacrés, de brûler les objets de culte et les masques et de se convertir officiellement à l’islam. Ce mouvement iconoclaste n’était qu’un prélude aux années d’oppression qui allaient suivre. En effet, durant le gouverne-ment de Sékou Touré, premier président de la Guinée indépendante, toute forme de rituel indigène autre que le « folklore national » dicté par le Parti était interdit et les particu-larismes culturels réprimés au nom de la « construction de la nation ». Malgré les interdits, quelques groupes, à la frontière du Liberia et de la Sierra Leone, ont continué à pratiquer leurs rites d’initiation dans les pays anglophones voisins ; les Baga, eux, ne purent retourner à leurs bois sacrés et aux rituels qu’ils avaient abandonnés dans les années 50.
Ce fut seulement après l’instauration de la seconde République présidée par Lansana Conté et l’engagement d’un mouvement de démocratisation et de décentralisation que certains groupes ethniques purent entamer un travail de réappropriation de ce qu’ils considéraient comme leurs traditions culturelles propres. De nombreux groupes (notamment ceux de la Guinée forestière, limitrophe de la Sierra Leone, du Liberia et de la Côte d’Ivoire) ont ainsi officiellement rétabli la pratique de leurs rituels d’initiation.
De fait, les Baga se sont, eux aussi, engagés dans un processus de « revitalisation » de leurs traditions 3. Mais, chez les jeunes militants « nationalistes », la contradiction entre les intentions et les actes, qui se heurtent au pouvoir des anciens, est frappante. Leur projet est effectivement de « réactiver » les formes traditionnelles (ou perçues comme telles) des masques et des danses disparues depuis 1956. Cette intention est très claire dans les propos des ressortissants et des représen-tants « intellectuels » des villages, qui estiment que leurs compagnons villageois devraient entreprendre des activités culturelles, notamment ce qu’ils nomment des « carnavals ». Le problème vient de ce que, les rites d’initiation n’étant plus pratiqués depuis les années 50, seuls les anciens initiés en possè-dent la connaissance alors que les jeunes, eux, les ignorent. Les objets, les danses et autres manifestations culturelles qui, aux yeux de ces derniers, doivent être présents dans les manifestations publiques sont considérés comme sacrés et secrets par les aînés, qui estiment que ces éléments de la culture baga ne doivent pas être exhibés, ou alors sous leur stricte autorité. De fait, la « folklorisation » de la culture traditionnelle, commune à d’autres groupes côtiers 4, est un processus difficile à mettre en place dans le cas des Baga, le fossé générationnel existant entre les anciens et les jeunes y étant plus important que chez d’autres populations de Guinée.
Je vais tenter ici d’analyser ces dynamiques générationnelle et culturelle en m’attachant plus particulièrement à l’activité qui, à mes yeux, exprime le mieux les efforts des Baga pour reconstruire leur communauté : le championnat annuel de football. Ce championnat, qui a lieu chaque année dans un village différent, est l’un des événements culturels ma-jeurs de ce que l’on appelle le Bagatai (le « ter-ritoire baga »), les fêtes et rituels d’initiation d’autrefois ayant disparu. En effet, ce tour-noi, auquel j’ai assisté trois années de suite, n’est pas le seul événement révélateur du processus de revitalisation de la « tradition baga » actuellement en cours, mais il permet de bien saisir les contradictions qui rendent ce processus particulièrement difficile, ainsi que les dilemmes qui se posent aux jeunes Baga.