Aldo NAOURI : « La violence adolescente : Pourquoi sa gestion est-elle devenue plus difficile ? »

Conférence du 18 février 2008

Les Lundis du Centre Françoise Minkowska

Bonjour,

Je voudrais tout d’abord remercier Marie-Jo Bourdin de son invitation. Et la féliciter d’avoir pris l’initiative de ce cycle, dans lequel elle a réussi à conjoindre, de diverses manières, deux sujets aussi porteurs que le sont l’adolescence et la violence.

Le sous-titre de mon intervention annonce la couleur : je dois m’attacher à comprendre et à tenter d’expliquer pourquoi la gestion de la violence adolescente est devenue plus difficile qu’elle ne l’était autrefois.

Pour ce faire, je commencerai par m’attacher aux définitions. Elles sont de première importance pour comprendre les problèmes qui se rencontrent aujourd’hui.

L’adolescent, tout d’abord, c’est quoi ?

C’est un individu de l’un ou l’autre sexe qui se trouve dans une phase de son développement qui a existé de tout temps et qu’on appelle « adolescence ».

C’est pas plus compliqué que ça. N’allez cependant pas croire que les portes que ma formulation semble enfoncer soient aussi ouvertes que ça ! Parce qu’il va falloir maintenant trouver une définition ou un contenu à cette « adolescence »

La médecine par exemple parle de l’adolescence comme de l’âge où survient la « puberté », c’est à dire les premières règles chez la fille et le premières éjaculations chez le garçon.

Voilà une définition à laquelle, bien que médecin, je ne prêterai cependant pas un grand crédit.

Sonia
- en fournit par exemple un beau démenti.
C’est une fillette ronde de partout. J’ai bien dit une fillette.
Ses seins se sont mis à pousser à 6 ans 8 mois, à peine quelques semaines avant que sa pilosité pubienne soit devenue touffue. Elle a été réglée à 7 ans 4 mois.
L’exploration de son tableau clinique n’a pas révélé de processus tumoral.
Sonia dépasse certes ses camarades de sa classe de CE2 de plus d’une tête ; mais, comme eux, elle joue à cache-cache, à l’élastique et à la poupée.
Elle se singularise néanmoins une fois par mois, quand elle demande à sa mère : « dis, est-ce que tu vas me mettre des couches comme ça encore longtemps ? »

Quant à Brigitte
elle se situe tout simplement à l’autre extrême.
Elle est connue depuis longtemps dans les milieux de la GRS (entendez : Gymnastique Rythmique au Sol).
C’est une de ces jeunes filles qui a l’habitude du public devant lequel elle se produit.
Une de ces jeunes filles menues et gracieuses, d’une souplesse de liane, qui fait ce qu’elle veut avec un corps d’une légèreté aérienne.
Et pour cause ! Brigitte mesure 1m46 pour 34 kilos.
À 16 ans elle est en seconde.
Impubère, évidemment.
Je la vois régulièrement depuis de nombreuses années parce que je la désensibilise pour une allergie pollinique. Nous avons souvent parlé de sa puberté et nous avons sacrifié au protocole d’explorations prévu en la matière. Ça ne l’a jamais beaucoup inquiétée et elle a toujours trouvé le fait plutôt commode.
Un jour elle arrive plus gaie que d’habitude et me dit immédiatement : « ça y est elles sont venues » – elle avait 16 ans 10 mois – et elle enchaîne immédiatement : « vous allez me donner la pilule ! »
Je lui dis ma réserve à intervenir si tôt dans des processus hormonaux d’une si grande délicatesse.
Je lui demande les raisons de sa hâte. Elle me les dit. Depuis l’âge de 14 ans elle a un ami. C’est un camarade de classe. Ils s’entendent bien. Ils partagent les mêmes goûts. Ils ont les mêmes projets. Ils vont rentrer, dès l’année suivante, dans une école de techniciens de laboratoire. Leur diplôme en poche ils sont assurés d’être engagés par l’oncle du garçon dans une ville bretonne. Ils pourront alors s’adonner à leur passion commune de la voile et avoir les trois enfants qu’ils ont programmés.
La survenue des règles allait leur poser un problème de contraception qu’ils n’avaient pas eu jusque-là.

Bien que Sonia comme Brigitte répondent l’une et l’autre à la définition médicale de l’adolescence, je prétends que ni l’une ni l’autre ne sont des adolescentes. Il est vrai que la définition médicale a prévu leurs cas respectifs, faisant de la première une « puberté précoce » et de la seconde une « puberté retardée ».

Mais ce n’est pas pour un problème de chronologie que je récuse la définition.

Je pense que Sonia est, et restera certainement encore longtemps, une petite fille. Alors que Brigitte, a déjà à tout point de vue un comportement adulte des plus admirables. Un comportement que nombre d’individus déclarés « adultes » du fait de leur âge, passent leur vie entière à ne pas atteindre. C’est à leur intention d’ailleurs qu’on a inventé le concept d’« adulescents ».

Voilà pourquoi je propose de définir l’adolescence d’une manière plus opératoire et d’en faire ce que j’appellerai un « entre deux ».

Plus qu’une étape, ce serait, avant tout, un « état ». Et ce, à quelque âge chronologique ou à quelque période historique on le considère.

De cet « entre deux », je dirais dans un premier abord qu’il est coincé :
- entre l’enfance, dont le sujet se trouve à grand regret chassé
- et l’âge adulte, auquel il n’a absolument pas la moindre envie d’accéder.

Je reviendrai sur ce point et j’aurai d’ailleurs à définir l’âge adulte.

Je profite néanmoins de cette incise pour signaler, à ceux que l’adolescence dans tous ses aspects intéresse, qu’ils peuvent lire sur mon site (www.aldonaouri.com) le texte d’une conférence, très longue et très documentée que j’ai donnée il y a quelques années à Paris VII, sous le titre de « l’adolescent et son corps ».

Pour revenir à ce que je compte tirer de l’exposé de mes cas, je soulignerai le fait que
- les adulescents se sont plus ou moins adaptés aux règles de leur environnement
- alors que les adolescents les récusent et que cette récusation vient chez eux au tout premier plan.

C’est cela qui, précisément, singularise les cas de Sonia et de Brigitte.
Il leur manque en effet les portes qui claquent, la véhémence, la susceptibilité, l’activisme brouillon, l’imprévisibilité des comportements, l’inconstance des conduites, les éclats de voix, la larme facile, la bouderie obstinée alternant avec des propos quérulents quand ce n’est pas la tonalité paranoïaque de certains propos.

Il leur manque ce qui fait désormais de l’adolescence un véritable monde à part :
- rétif à la raison,
- renfermé sur lui-même,
- ne tolérant que ses semblables
- et si bien caractérisé dans ses conduites
> qu’il se déclare incompris – quelle que soit l’attitude qu’on ait avec lui
> qu’il récuse, en bien des domaines, la compétence ou les positions des adultes. Au point d’être, par exemple, facilement mobilisable et de faire même faire parfois plier le politique, lequel le prend d’ailleurs au sérieux
# Parce qu’il prétend – et le pire c’est qu’on le croit ! – savoir tout sur tout et mieux que personne,
# Parce qu’il a consigné ce savoir en des codes ésotériques – qui, hier, était chala ou skate ? Qui est aujourd’hui emo, tektonik killer ou rocker ? Peu importe : par-delà les clivages, ils ont la fonction phatique du mobile : « Salut, t’es où ? moi, j’sors du bahut. Ok, à plus ! » pour assurer leur cohésion.
# Parce qu’il estime avoir droit à tout et ne se gêne pas pour le faire savoir
# Parce que les parents ne savent plus comment le prendre,
# Parce que le corps enseignant a souvent du mal à le gérer
# Parce qu’il a conduit à la création, aussi bien sur le plan physique que psychologique, de filières de soins qui lui sont spécifiques : les services de médecine adolescente et les maisons d’adolescents se sont multipliées.

Toutes choses qui ont amené le marketing, qui a su admirablement cerner ses contours et les flatter, à le constituer en un marché particulièrement juteux.

Qu’ai-je fait en dressant le catalogue des caractéristiques que nous rencontrons autour de nous ou dans nos consultations ?

Je n’ai fait que mettre en mots les effets de la violence qui échoit physiologiquement à l’adolescent, qui l’habite longtemps et qui, aujourd’hui et plus souvent qu’il ne le voudrait, le submerge et surtout, surtout, l’asservit au point de le rendre insupportable.
Je vous confesse qu’à la fin de ma carrière, je me débarrassais des adolescents sur mes confrères : j’avais beaucoup trop envie de les gifler !

Mais c’est quoi cette violence ?

La violence n’est pas un processus gratuit, fortuit, évitable, inutile ou nuisible.
La violence dont j’ai souligné le caractère physiologique est indispensable. Elle fournit l’énergie nécessaire à la mutation qui s’opère dans le corps et dans la psyché.
Elle a une fonstion précise : elle est d’abord et avant tout un processus de défense.

Même si elle en fait le lit, elle ne doit en aucun être confondue avec l’agressivité.
L’agressivité, particulièrement préoccupante aujourd’hui dans certaines populations adolescentes, est un processus d’attaque aux paramètres complexes .

Le mot violence dérive du latin vis (force) qui est apparenté au terme vir (le mâle humain, réputé se distinguer de sa compagne par une plus grande force).
La violence, surtout telle qu’on la perçoit aujourd’hui, est donc avant tout l’expresison brute et brouillonne de la force nouvelle qu’acquièrent l’adolescente comme l’adolescent, sous l’effet particulièrement dopant des stéroïdes sexuels.

J’ai dit que la violence avait une fonction de défense.
À quoi sert-elle ?
Elle sert à doter, physiologiquement, le corps qui croît et qui se transforme, d’une force nouvelle et qui lui soit correctement adaptée.

Pour comprendre son intensité et la brutalité de sa survenue, il ne faut pas la penser dans notre contexte actuel. Il faut la rapporter à son origine la plus lointaine quand elle œuvrait naturellement chez les adolescents de nos ancêtres hominiens.

La poussée hormonale qui survenait chez eux réveillait leur instinct e reproduction et les contraignait à satisfaire immédiatement leur pulsion sexuelle.
Comme ils avaient à le faire dans un ontexte environnemental par définition hostile, la violence dont ils se trouvaient pourvus leur permettait de tirer avantage des avantages dont la nature les avait pourvus :
- des membres inférieurs démesurés par rapport au tronc conféraient aux garçons la possibilité de courir vite et d’échapper aux prédateurs qui les guettait dans leur quête de l’objet sexuel ;
- les filles étaient dotées, elles, de ce qu’on nomme aujourd’hui l’« obésité périburérale », cette réserve de graisse destinée à leur permettre, même en cas de disette, de mener à bien une éventuelle grossesse.

Il est évident que dans l’espace restreint de nos groupes sociaux actuels de tels atouts constituent plus un gêne qu’un avantage.
Couvés, pourvus, gâtés, protégés, et encadrés, nos adolescents vivent la force nouvelle qui les gagnent sur un mode à tout le moins étonné.

L’énergie inutile délivrée par la violence
- se heurte en effet à l’alentour,
- leur revient en ricochet,
- les affecte, les embarrasse, les gêne, les déprime
- et le smet dans un état critique.
Ils n’ont pas alors d’autre choix que d’en déplacer le point d’impact.
Ils l’aasument comme ils le peuvent, la mettant au service de tous les affrontements qui pourront en user et l’user pour les libérer de sa tyrannie.

Sur fond de l’état d’enfance auquel ils s’étaient habitués et dans lequel ils ont longtemps cru pouvoir se tenir à jamais, ils ne trouvent pas de mots pour circonvenir et maîtriser les perceptions nouvelles que leur leurs corps.

Les changements de caractéristiques du corps leur rendent en effet souvent ce corps étranger et un peu effrayant.

Si les règles finissent généralement par être acceptées par l’adolescente, il n’en va pas aussi facilement des seins qui poussent et du soutien-gorge qu’il lui faudra tôt ou tard se résoudre à porter. Quand l’acné, la peau et la chevelure grasses s’en mêlent, c’est tout soi-même qui se trouve à devoir être plaint !

Ce sont alors les comportements brouillons ou maladroits, les éclats de voix qui mue, l’activisme et la réactivité qui déclinet toutes les nuances de l’impulsivité et de la susceptibilité à fleur de peau. Il faudra pas mal de temps et un lent processus d’adaptation pour parvenir à une attitude plus sereine.
Quant à la fameuse obésité péribubérale physiologique que l’évolution n’a pas jugé nécessaire de corriger, elle augure l’effroi désespéré suscité par la dictature de la taille 38 !

Il n’en était en aucune façon ainsi, il y a seulement un siècle.
Et tout simplement d’abord parce que la puberté survenait alors à un âge bien plus tardif qu’aujourd’hui.
En France, au début du vingtième siècle, les règles survenaient entre 15 et 16 ans (1). Et quand on sait que la maturation sexuelle masculine estt retardée d’environ 2 années par rapport à la maturation sexuelle féminine, il nous est facile de dessiner le panorama de l’époque :
- une enfance longue dont une partie était consacrée aux tâches d’apprentissage
- précédait la maturation sexuelle
- laquelle précédait elle-même d’assez peu la maturité sociale si on s’en réfère à la date de mariage des jeunes gens et à leur inscription dans une activité professionnelle stable.
- À peine les dits jeunes gens ressentaient-ils la violence de leurs pulsions, en particulier génitales, qu’ils avaient à leur portée tous les moyens de l’assumer.

Avec les changements des conditions nutritionnelles, la maturité sexuelle s’est mise à survenir de plus en plus tôt, alors que l’évolution de la distribution des moyens de subsistance a conduit la maturité sociale de plus en plus tard.

Ce qui, au début du siècle,
- ressemblait à une sorte de gué encore aisément franchissable
- prend de plus en plus l’allure d’un précipice aux parois escarpées
- duquel il semble difficile de s’extraire quand on y tombe.

La chose m’a été dite, et de maniète émouvante, par une petite
Rosa
de dix ans trois mois.
Je l’avais vue deux ans auparavant pour une manifestation aiguë qui avait l’allure d’une épilepsie sensorielle. Malgré l’ambiguïté des formulations dans un registre aussi flou, j’avais décidé de faire pratiquere un EEG. Ce qui eut pour effet de mettre sa mère dans un véritable état de panique, déclenchant de sa part la narration de l’histoire d’une jeune sœur, adolescente épileptique, qui était accidentellement décédée au cours d’une fugue. C’est elle-même qui dut aller reconnaître le corps et annoncer le décès à la grand-mère de Rosa. Elle s’aperçoit au fil de son récit combien Rosa est investie par cette grand-mère qui a eu d’ailleurs à son endroit maintes conduites de rapt.
‘L’EEG reviendra normal. Rosa aura pu être clivée par sa mère du statut substitutif menaçant de sa tante morte. La grand-mère en prendra son parti comme elle le pourra et Rosa parviendra à s’extraire de ses conduites phobiques, devenant une excellente élève, pleine d’humour et populaire parmi ses camarades.
Ce jour-là, elle paraît très émue. Elle reste debout à la droite de son père.
Au bord des larmes, elle s’adresse à moi de manière saccadée :
- je viens parce que ça va trop vite. Ca m’a pris hier et ça va trop vite.
- Quoi donc ?
- Tout.
- Raconte.
- J’étais dans mon lit, j’ai entendu des voix, j’ai bougé mon bras, et tout ça, ça va très vite.
- Mais quoi donc, ton bras ?
- Non, je ne sais pas… Tout… Le temps surtout, et puis tout, et puis tout…
La mère de Rosa prend alors la parole pour me dire que ce phénomène vient compléter un tableau inquiétant, véritablment régressif, accompagné d’une chute considérable du rendement scolaire : en un mois Rosa est tombée en queue de classe. Elle ne sait plus rien. « Elle oublie tout. Elle oublie les règles de grammaire les plus simples. Elle ne sait plus les règles de calcul, elle refuse d’en apprendre de nouvelles. Elle reste dans son coin et elle qui n’a plus sucé son pouce depuis longtemps, se remet à le sucer pendant de longs moments les yeux dans le vague. Elle sombre sombre dans la tristesse et je ne sais plus que faire. Je me suis souvenue qu’on lui avait fait cet électro, alors qu’elle m’a raconté l’histoire de son bras, j’ai préféré venir vous voir. »
Rosa a beaucoup grandi, je l’examine. Elle mesure 1m48 pour 45 kg. Elle a une poitrine déjà importante. Quand j’en arrive à ce point de l’examen, sa mère me signale que Rosa a eu ses premières règles un mois auparavant alors qu’elle était chez sa grand-mère. Elle n’aurait pas été effrayée mais elle a dit nettement regretter l’événement.
C’est alors que tout me paraît pouvoir prendre sens, y compris la phrase de l’enfant : « tout va trop vite ».
On en parle. Je demande à Rosa, qui est d’origine algérienne, si sa grand-mère a poussé des youyous. Je lui explique que dans bien des sociétés y compris la société d’origine de ses parents l’événement donne lieu à une fête, puisque le groupe s’enrichit d’une procréatrice potentielle. je fais évoquer aux parents de Rosa les rites locaux avec leurs particularités. Revient alors en force l’ombre de la grand-mère maternelle. Un peu comm si le travail ébauché deux années auparavant réclamait un complémént.
Je profite de ma connaissance de l’arabe pour m’amuser à jouer sur les sonorités du prénom de Rosa. J’en fait une « rozza » et je lui suggère de demander à son père la traduction littérale de son prénom ainsi prononcé. Elle sourit enfin. Elle le regarde, me regarde, le regarde à nouveau. Et lui dans un sourire lui répond : « ça peut vouloir dire « cheville »… ou « boulon »… ou « rouage » ». Je poursuis en demandant au père de Rosa de poursuivre son processus de traduction : « et votre nom propre ça veut dire quoi ? » « Charpentier », me répond-il. Rosa découvre ainsi une inscription qui lui était jusque-là inconnue et dont elle pourra faire usage pour se mettre à l’abri de la propension incestueuse de la lignée maternelle.
Je me suis plu à imaginer que je lui avais offert par mon intervention une autre forme de la fête rituelle à laquelle elle aurait eu droit si elle était demeurée dans les registres symboliques de sa société d’origine.

Ce sont en effet des rituels

qui, à d’autres époques et sous d’autres cieux, ont pris en charge l’état adolescent dont les caractéristiques n’étaient pas plus méconnues qu’elles le sont actuellement.
La gestion de la violence adolescente s’opérait alors sur un mode assez expéditif et sans s’encombrer de critères quelconques.

Les sociétés sans écriture ne prenaient en compte à cet égard que l’aspect général des individus. Chez les Amérindiens (2), les Africains (3) ou les Mélanésiens (4), les adolescents étaient en effet regroupés pour les cérémonies initiatiques, plus par leur gabarit que par la référence précise à leur âge.
Puis on procédait au cérémonial.

Je prends prétexte d’un exemple à vous donner, pour céder au plaisir de retrouver la magnifique narration qu’en fait Pierre Clastres dans son livre Chronique des indiens Guayaki (5).
Le cérémonial se déroule dans une clairière au milieu de laquelle se tiennent les adolescents, avec d’un côté de la forêt leurs pères et de l’autre leurs mères :
… « Un jour le père décide que le temps de l’enfance est révolu pour son fils… »
suit alors la description du rituel qui est mis en place et dont j’extrair le passage suivant qui me semble hautement significatif :
« Et pour la première fois… les kybuchu (enfant entre 7/8 ans et l’âge d’être reconnu comme adolescent (6)) chantent, avec timidité ; leur bouche encore inexperte module le prerä (chant réservé aux hommes (6)) des hommes. Là-bas, les chasseurs répondent de leur propre chant encourageant ainsi celui des futurs beta pou (nouvel initié (6)). Cela dure un long moment ; autour, la nuit silencieuse et des feux qui brillent. Alors, comme une protestation, comme une plainte de regret et de peine, se laissent entendre les voix de femmes : les mères des jeunes gens. Elles savent qu’elles vont perdre leurs enfants, que bientôt ils seront plus dignes de respect que leur memby (petit enfant (6)). Leur chenga ruvara (chant réservé aux femmes (6)) dit l’ultime effort pour retenir le temps, il est aussi le premier chant de leur séparation, il célèbre une rupture. Le refus chanté-pleuré des femmes d’accepter l’inévitable est un défi pour les hommes : leur prerä redouble de force, de violence, il devient agressif couvrant presque l’humble complainte des mères qui écoutent chanter leurs fils comme des hommes. Eux se savent l’enjeu de cette lutte que se livrent les hommes et les femmes et cela les encourage à tenir vigoureusement leur rôle : ce soir, ils ne font plus partie du groupe, ils n’appartiennent plus au monde des femmes, ils ne sont plus à leurs mères ; mais ils ne sont pas encore des hommes, ils ne sont de nulle part, et pour cela occupent l’enda ayiä (hutte d’initiation que les jeunes gens ont construit eux-mêmes (6)) : lieu différent, espace transitoire, frontière sacrée entre un avant et un après pour ceux qui vont à la fois mourir et renaître. Les feux s’apaisent, les voix se taisent, on s’endort. »

C’est le groupe des hommes qui prend en main les adolescents et qui les tracte vers lui.
C’est une constante on ne peut plus intéressante et qu’on retrouve partout et toujours.
Comme si, pour ce qui concerne les adolescentes, la proximité avec leurs mères était amplement suffisante. Toutes choses qui semblent dériver de ces caractéristiques des corps qui distribuent des jambes démesurées chez les uns et une obésité prébubérale chez les autres.

Nelson Mandela raconte dans ses mémoires (7) un processus du même ordre en précisant que c’était le moment où chez les Bantous, en présence des hommes de la tribu, on procédait à la circoncision et où l’adolescent se voyait offrir une occasion de montrer son courage en subissant l’intervention sans crier sa douleur.

La même coïncidence se retrouve dans certaines régions du monde islamique (Arabie saoudite et Pakistan) où l’adolescent une fois circoncis doit pouvoir réciter sans faute son arbre généalogique en remontant la lignée paternelle jusqu’à parfois plus de vingt générations (8). C’est le moment où, au Yemen et dans certaines régions d’Arabie, il reçoit une ceinture avec un couteau.

Je n’ai rien vu de tel dans les populations musulmanes de l’Afrique du Nord où j’ai vécu. Si les adolescents accédaient au statut de « chab », cela ne se marquait d’aucune façon. Et les filles, devenues « chabba », prenaient le « hijab » sur le simple constat de l’évolution de leurs formes par leur père qui en décidait, et ne sortaient plus que voilées.

Dans les milieux juifs religieux un effet similaire est censé accompagner la Bar-Mitzvah.
À partir de 13 ans et 1 jour, le jeune garçon juif devient Bar-Mitzvah (9), c’est-à-dire responsable de ses actes sur le plan religieux et moral. Il est alors pris en compte pour le quorum de la prière et il se trouve fondé à émettre et soutenir aussi bien des opinions que des vœux en son nom propre.
Ce faisant, comme dans les rituels des sociétés primitives, porté par les hommes de la communauté, il bascule sans transition du stade infantile, dans lequel il se trouvait la veille encore, au stade adulte qu’il est somme toute invité à tenter d’occuper de son mieux.
L’arbitraire de l’âge ici, à l’inverse de celui des gabarits ailleurs, se préoccupe assez peu des modifications du corps et de ce qui s’y passe. Et on peut voir, dans la réalité, accéder à ce cérémonial aussi bien des garçons à l’allure mâle passablement accentuée que de tendres chérubins encore imberbes.

L’énorme pression du groupe religieux, quand il existe, qu’il fonctionne et que le jeune comme sa famille y adhèrent pleinement, prendra en main l’adolescent – tout autant que le fait le groupe social dans les autres contextes – et le fera accéder au comportement adulte sans heurt ni remous. Les débats, l’hésitation ou la violence, que nous rencontrons chez nos adolescents contemporains, se trouvent alors canalisés, contenus et condensés dans la seule cérémonie du rite de passage dont il ne faut, d’ailleurs, pas méconnaître le rôle considérable dans l’impulsion de la sublimation et dans les remaniements narcissiques qu’elle opère.
Mais j’ai insisté sur le côté religieux. Car, quand la chose se produit dans un registre simplement ritualiste, l’effet n’est guère différent de celui de la première communion et de la confirmatiion catholique : c’est l’ocasion d’une fête familiale sans grande conséquence sur le psychisme de l’adolescent et dont il ne restera pas grand-chose.

Par-delà le rituel,

dans tous les cas que j’ai rapportés, j’ai souligné qu’on retrouve l’initiative des hommes et des pères.
Un aphorisme de mon folklore d’origine témoigne de la quasi universalité de cet état de faits en énonçant que : « Si la mère est l’auteur de la naissance de l’enfant, c’est le père qui met au monde l’adolescent ».

Voilà qui invite à revenir à la notion d’« entre-deux » dont j’ai tenu à faire la définition de l’adolescent.
Cet « entre-deux » fait en effet intervenir non plus seulement l’hésitation à quitter un âge pour un autre, mais un débat, parce qu’il est désormais insoluble, contraint l’enfant à se confronter, seul, à la tyrannie de la violence qui lui échoit.

Ce sont les impasses actuellesde ce débat qui ont préparé la solitude et les problèmes des adolescents.

Du côté des garçons, c’est une main qui se tend. Et comme elle n’en rencontre aucune autre, elle les condamne à la solitude que trompe mal l’adhésion à un groupe et à l’idéologie de ce groupe.

Du côté des filles, c’est plus préoccupant encore.

Combien souvent en effet la mère d’aujourd’hui, au lieu de s’offrir comme modèle identificatoire serein à son aolescente, revit en totale sympathie la torture qu’elle a elle-même éprouvée à cet âge-là. Sa communication se trouve du coup hantée par l’angoisse générée par les questions qu’elle se pose :
- sa fille, cette chrysalide qui éclôt à sa propre dimension, tiendra-t-elle la promesse attendue d’elle ?
- aura-t-elle eu tort de se projeter en elle et d’en espérer une reproduction au moins à l’identique, sinon en progrès ?
- a-t-elle eu tort d’avoir imaginé qu’elle la prolongera fidèlement par-delà la mort ?

Voilà qui n’est pas fait pour permettre à l’adolescence de s’accomoder de la force nouvelle qui éclôt en elle et de l’apprivoiser. Si bien que cette force viendra nourrir communément une agressivité à expressivité et à direction l’une et l’autre variables.

Pour ce qu’il en est de l’expressivité, elle va, comme je l’ai dit plus haut dans mon catalogue, dans les cas les plus légers de la bouderie aux claquements de porte en passant par les tics de langage.
Elle peut être aussi retournée contre l’adolescente elle-même, générant l’échec scolaire, le blues, la dépression, la consommation sexuelle, l’addiction aux drogues plus ou moins dures, l’anorexie mentale quand ce n’est pas le suicide.

Mais elle peut aller, filles et garçons confondus, jusqu’aux troubles des conduites sociales, visant alors par déplacement un environnement perçu comme hostile, générant tout aussi bien son rejet que la paranoïa ou une agressivité tout azimut.

Je n’irai cependant pas au-delà de cette simple énumération. Chacun peut décliner le tableau à sa guise.

La difficulté de la gestion de la violence adolescente

ne revient pas, comme on pourrait le croire, à la seule disparition des rituels.
Parce que j’ai rencontré bien des adolescents qui, sans le secours du moindre cérémonial, ont traversé leur adolescence sans encombre.

Comment tout cela s’explique-t-il donc ?

Par le fait tout simple que ce qui n’a pas été correctement réglé dans la petite enfance, revient en force à cet âge-là et demande à être définitivement résolu.

Ce qui me permet d’avancer que les adolescents sans problème que j’ai rencontrés ont assurément bénéficié dans leur petite enfance d’une éducation de qualité, alors que le plus grand nombre, qui erre à la recherche d’une solution à son état, a été mal sinon pas du tout éduqué.

Pour ceux qui pourraient se demander en quoi réside cette éductaion et qui voudraient en savoir plus, je signale que je sors le 20 mars un ouvrage sur le sujet en insistant sur l’urgence de sa mise en œuvre.

Qu’est-ce donc que cette éducation et quels sont ses contours ?

C’est une entreprise dévolue aux parents et destinée à permettre au plus tôt à l’enfant
- d’apprendre à maîtriser la violence des pulsions dont il est naturellement le siège
- de gérer du mieux possible l’angoisse de mort qui le saisit vers la fin de la première année
- de renoncer à l’exercice de la toute-puissance qu’il croit devoir opposer à celle qu’il attribue à sa mère

Elle peut se mettre en place dès lors que sont respectées :
- la différence générationnelle, l’enfant étant mis à sa place et non pas au sommet de la pyramide familiale
- la différence sexuelle et les places comme les fonctions différenciées de la mère et du père

Sa mise en œuvre fait appel essentiellement à la frustration, laquelle doit parvenir à faire admettre à l’enfant que « dans la vie on ne peut pas tout avoir » au lieu de laisser croire qu’il « a droit à tout ».
Cette frustration se met en place quasi automatiquement du simple fait de la tiercité. Le père, tiers séparateur à simple portée de main, brise en effet la connivence comblante du duo mère-enfant.

Cette frustration
- assortie du respect de l’enfant
- va lui permettre de repérer sa place
ø dans l’espace
ø et dans le temps. Lequel, avant tout autre ingrédient, va très progressivement l’accoutumer à son sort de mortel. C’est l’expérience d’un temps sans plaisir associé, d’un temps vide qui s’écoule, qui lui permet de se sentir vivant et de savoir que la mort tant redoutée n’est pas près de survenir.

La collection des frustrations, jusque et y compris dans la traversée de la phase œdipienne, permettra peu à peu à l’enfant de s’inscrire solidement dans l’ordre sécurisant de son environnement et de se sentir pleinement vivant.

Or, depuis quelques décennies, nos sociétés ont tourné délibérément le dos à l’éducation classique.
Elles n’ont plus soutenu la fonction paternelle – les pères sont invités à être des mères-bis – et elles ont érigé l’infantolatrie en valeur suprême.
Ayant hissé l’enfant au sommet de la pyramide familiale et ayant décrété qu’il ne devait pas cesser d’être comblé dès sa venue au monde, elles l’ont ancré en même temps dans l’usage stérile de sa toute-puissance et dans sa perpétuelle angoisse de mort.
Elles l’ont privé, de ce fait, des mécanismes de défense qui lui étaient indispensables pour affronter à son heure le bouleversement adolescent.

Car qu’est-ce que la violence comme processus de défense, sinon un processus destiné à faire osbtacle à la résurgence éventuelle de l’angoisse de mort ?

L’adolescent a toujours eu peur.
Peur de quoi ?
Peur de cesser d’être enfant et de devenir cet adulte qu’il est, adulte, quand il a enfin accepté son statut de mortel. C’est-à-dire quand il a accepté l’idée que la mort est le lot commun qui n’empêche tout de même pas d’avoir à vivre une vie. Ce qui explique soit dit en passant l’existence de ces adulescents et le caractère de nos sociétés elles-mêmes adulescentes.

Or, aujourd’hui, l’adolescent n’a pas seulement peur.
Il fait peur.
Et il fait peur parce qu’il la brandit sa peur !
Et comme il rencontre en face de lui des adultes eux-mêmes engoncés dans leurs adolescences non dépassées et à qui il fait peur, sa peur s’accroît d’autant.
Au point qu’il n’a pas d’autre ressource que de sombrer dans l’agressivité, obéissant instinctivement au vieil adage qui enseigne que « la meilleure défense c’est l’attaque ».

NOTES

(1) JOB J.-C. et PIERSON M. : Endocrinologie pédiatrique et croissance ; Flammarion Médecine-Sciences, Paris, 1981.

(2) CLASTRES P. : Chronique des Indiens Guayakis ; Plon, Paris, 1972

(3) HERITIER F. : Adolescence et sexualité ; Le groupe familial, n° 73, oct. 1976

(4) MEAD M. : Mœurs et sexualité en Océanie, Plon, Paris, 1963

(5) CLASTRES P. : op. cit.

(6) désigne ma propre traduction, libre, des termes.

(7) MANDELA N. : Un long chemin vers la liberté,Paris, Le Livre de poche

(8) ABODEHMAN A. : La ceinture, Paris, Gallimard, 2000

(9) OUAKNIN M.-A. : Les symboles de la bar-mitzvah, Assouline, Paris, 2005

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