Christine BELLAS CABANE : « Aider les migrants à abandonner l’excision »

In : Actualités Sociales Hebdomadaires, n° 2598, 27 février 2009, « Le Magazine Rencontre » : 40-41

Propos recueillis par Jérôme VACHON.

Médecin de protection maternelle et infantile et anthropologue, Christine BELLAS CABANE a participé à des missions médicales au Mali pendant plusieurs années. Elle a publié La coupure. L’excision ou les identités douloureuses (Ed. La Dispute, 2008).

Si l’excision reste condamnable, comprendre les motivations des familles aide à mieux lutter contre cette pratique. Telle est la conviction de l’anthropologue et médecin de protection maternelle et infantile Christine Bellas Cabane. Une position qu’elle argumente dans son dernier ouvrage, « La coupure ».

Dans quel pays l’excision est-elle pratiquée traditionnellement, et est-elle fréquente en France ?
D’une façon générale, on pratique l’excision en Afrique de l’Ouest, dans la corne orientale de l’Afrique ainsi que dans certains pays d’Asie du Sud-Est, comme le Cambodge. En France, on l’observe, notamment, au sein de l’immigration malienne. Avec l’interdiction de l’excision (1), on avait espéré que cette pratique allait disparaître. Ce qui a disparu, en réalité, c’est l’excision des petits enfants, contrairement au Mali, où elle a lieu de plus en plus tôt, entre 0 et 40 jours. Ici, avec les examens des petites filles en protection maternelle et infantile [PMI], les parents ont tendance à faire pratiquer l’excision plus tard, parfois à l’adolescence, lors de vacances au pays. La France interdit l’excision, et c’est une très bonne décision qu’il ne convient pas de remettre en cause. Tous les enfants doivent être protégés de la même façon sur le sol républicain contre des actes néfastes à leur santé. Mais l’efficacité de cet interdit n’est que temporaire. Il faut donc réfléchir au moyen d’aider les migrants à abandonner d’eux-mêmes cette pratique.

Les parents qui font exciser leurs filles sont-ils maltraitants ?
Je suis allée pour la première fois au Mali il y a de nombreuses années, dans le cadre d’une association de coopération. J’étais alors jeune médecin de PMI, et j’exerçais en tant que pédiatre dans un petit village. J’ai observé chez ces parents une préoccupation réel du bien-être et de la santé de leurs enfants, filles et garçons. Ils étaient très aimants, et l’excision me semblait d’autant plus incompréhensible au regard de ce que l’on en disait en France, à savoir qu’il s’agissait de mutiler les femmes, de leur faire violence, de les asservir… J’ai donc eu envie de comprendre pourquoi, en dépit de cet attachement très positif, ils faisaient tout de même subir à leurs filles cette pratique aux conséquences néfastes. J’ai interrogé des soignants, des juristes, des exciseuses et des femmes de toutes catégories socioprofessionnelles. Et ce qui revient de façon systématique, c’est à quel point il est difficile de laisser un enfant bilakoro, c’est-à-dire non circoncis ou non excisé. Ce terme, qui s’applique aussi bien aux garçons qu’aux filles, montre que la circoncision et l’excision sont deux pratiques en miroir sur le plan symbolique. Même s’il est évident que, sur le plan anatomique et physiologique, l’excision se révèle beaucoup plus néfaste que la circoncision. Chaque enfant contient à la fois un principe masculin et féminin. Il convient donc d’enlever chez l’homme le principe féminin avec le prépuce, et chez les femmes le principe masculin avec le clitoris. Autrement, l’enfant ne sera pas capable de devenir un adulte porteur des valeurs du groupe. Ces deux pratiques sont héritées des rites traditionnels de passage à l’âge adulte, qui permettaient à chacun de se voir assigner un statut et un genre, et d’être accueilli dans le groupe. Au Mali, ne pas être circoncis ou excisé revient à être exclu. Les jeunes filles non excisées sont frappées d’ostracisme. Par exemple, on se bouche le nez quand elles entrent dans une pièce. C’est ce qui explique que les parents ont du mal à ne pas y recourir, car c’est condamner leur enfant à une exclusion difficile à supporter. L’excision est également souvent justifiée par des raisons hygiénistes et esthétiques. En effet, Certains pensent que, sans l’excision, le sexe des femmes serait trop pigmenté et sentirais mauvais. Ils imaginent aussi que le clitoris pousserait et deviendrait encombrant, voire dangereux, et engendrerait des pulsions sexuelles incontrôlables. Enfin, même si l’islam ne recommande pas l’excision, les fondamentalistes y voient le moyen de brider la sexualité des femmes qui, à leurs yeux, serait débordante et potentiellement dangereuse pour la stabilité des familles.

Mais pourquoi les familles perpétuent-elles cette pratique lorsqu’elles vivent en Europe ?
Pour ces familles, il s’agit d’un respect hypertrophié de la tradition, d’une loyauté paradoxale au pays d’origine. Plus on est éloigné, et plus il faut prouver que l’on n’a pas tout abandonné de la tradition ni trahi les ancêtres. Il faut savoir aussi qu’au Mali c’est la famille élargie qui décide des choix importants pour l’enfant, et pas seulement les parents. L’autorité parentale telle que nous la concevons ne signifie rien pour eux. Et ce sont parfois les proches qui, lors d’un voyage au pays, font procéder à l’excision sans demander leur avis aux parents. Ceux-ci peuvent alors être mis en cause par la justice une fois rentrés en France, alors que ce n’est pas de leur fait. Dans le département où je travaille, lorsqu’on examine une petite fille appartenant à une population à risques concernant l’excision et qu’elle doit se rendre dans le pays d’origine avec sa famille, on délivre un certificat aux parents indiquant que l’enfant n’est pas excisée et précisant qu’elle sera réexaminée au retour. Ce papier aide certains parents à convaincre leur famille, sur place, de ne pas faire exciser l’enfant en cachette.

Justement, que peuvent faire des travailleurs sociaux confrontés au risque d’excision ?
Il est d’abord important de comprendre les fondements de l’excision et ce qui motive les familles. Car quand on lutte contre l’excision, il faut veiller à ne pas employer certains arguments qui n’ont pas de sens pour les populations concernées, comme l’importance de la liberté sexuelle, qui est une notion très occidentale. Il faut aussi savoir prévenir, par exemple en adressant les parents à des associations spécialisées, comme le Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles. Enfin, il faut être capable d’expliquer la loi française de façon claire, sans état d’âme et sans jugement moral, en rappelant qu’ici, c’est interdit au nom de la protection de l’enfant. Il est nécessaire de faire comprendre aux familles que l’excision telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui n’a plus aucun sens et peut avoir des conséquences graves. Ce discours passe d’autant plus facilement s’il s’inscrit dans une relation de confiance et une démarche globale de prise en compte de la santé de l’enfant. En revanche, placer des petites filles lorsque leurs parents retournent au pays n’est pas une solution, même s’il faut parfois le faire. Plus globalement, on ne peut pas isoler la lutte contre l’excision du contexte politique global. Avec ce qui se passe en matière de coercition et de conditions de vie des familles sans papiers, nous sommes en mauvaise position pour nous poser en défenseurs de l’enfant. Si nos lois sur l’excision ne sont pas accompagnées d’une autre considération des migrants, cet interdit apparaît à leurs yeux uniquement comme un impérialisme culturel. Au bout du compte, il n’y a que des conduites d’évitement de la part de ces parents, et pas de réelle conviction que la loi aide à protéger leur enfant.

Les nouvelles techniques de réparation clitoridienne changent-elles la donne ?
Il s’agit d’un progrès très important. Avoir été excisée n’est plus irrévocable. En France, de nombreuses jeunes filles et jeunes femmes ne savent pas qu’elles ont été excisées. Elles le découvrent souvent par hasard, parce qu’elles en ont entendu parler à la télévision ou dans un cours de sciences naturelles, et qu’elles posent la question à leur mère. Tout d’un coup, elles se sentent anormales, handicapées, pleines de souffrance. Grâce à une technique, mise au point voilà une dizaine d’années par un médecin français, elles peuvent désormais bénéficier d’une réparation clitoridienne. Sur le plan sexuel, beaucoup de femmes disent qu’elles récupèrent une sexualité satisfaisante. C’est aussi très efficace contre les douleurs. Mais ça n’est pas miraculeux, car la sexualité reste quelque chose de complexe. Avant de pratiquer cette intervention, on évalue les conséquences de l’excision, sachant que certaines femmes excisées peuvent avoir une vie sexuelle quasi normale, tandis que d’autres souffrent au moindre effleurement. Reste que, pour beaucoup, au-delà des raisons médicales et sexuelles, il s’agit d’une démarche identitaire : « Je ne suis pas une femme complète et on va me réparer. » Au Mali, l’excision représente la norme pour être une femme normale. Ici, c’est l’inverse. Je pense à cette jeune femme qui expliquait qu’elle n’avait pas eu de rapports sexuels depuis son opération de reconstruction mais que, depuis, elle se sentait capable de dire « je », de prendre des décisions pour elle-même. Elle avait récupéré son autonomie individuelle. Pour beaucoup de femmes, c’est aussi un choix de vie, et celles qui le font retournent rarement dans leur pays d’origine pour y vivre.

[NOTE]

(1) L’excision est un crime au regard du droit pénal, car elle entraîne la mutilation de l’enfant (code pénal, art. 222-9et 222-10).

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