D’un type de possession déclenché par la frayeur (Maroc) par Majid Lheimeur*

Majid Lheimeur : Psycho clinicien, 90 rue de Paris, 92110 Clichy. Nathan 1986, 1987.

Paru dans « Nouvelle revue d’Ethnopsychiatrie », n° 15, ,pp. 151 162, 1990

RÉSUMÉ

A partir de textes manuscrits de médecins arabes du Moyen Age et grâce à l’analyse d’une observation clinique, l’auteur propose d’étudier le concept khal’a (frayeur) en tant que théorie étiologique mais aussi en tant que technique thérapeutique.

Mots clés : Khal’a, sar’. possession, Oum essibyane, rituel thérapeutique.

Un désordre psychique quelle qu’en soit la manifestation s’instaure, selon la logique du système traditionnel maghrébin, sur le principe de l’effraction de l’enveloppe protectrice (épidermique, familiale, communautaire … ) et de l’appropriation de l’intériorité (violée) par un être de culture (djinn)(‘).

Cette idée d’altération par la possession suppose l’existence de différents tableaux étiologiques et symptomatiques correspondant à la nature et à la modalité de l’effraction. De ces modalités la khal’a (la frayeur en arabe dialectal) est particulièrement redoutée. Elle est d’autant plus redoutée que la culture maghrébine ne dispose d’aucune protection pour en conjurer les méfaits. Cette carence lui confère un caractère traumatisant.

Contrairement aux autres formes de possession, celle provoquée par la khal’a est imprévisible et intense. La soudaineté de l’envahissement ne laisse à l’agressé aucune possibilité d’utiliser son système de résistance … ou même de négociation, comme cela se passe souvent dans les autres possessions. Aucun temps de latence n’existe pour couver la maladie. Les manifestations en sont immédiates.

Les signes pathognomoniques : sursaut, yeux hagards, pâleur, perturbations intestinales, picotements cardiaques, imitation,coprolalie, évanouissement, autour desquels s’organise la logique de l’effraction par la frayeur, témoignent de cette occupation tant redoutée. L’occupant (le djinn en l’occurence) profite cette émotion suspendue hors du temps pour prendre possession du corps de sa victime.

La khal’a est une suspension, un arrêt qui provoque une rupture dans le système de fonctionnement de l’appareil psychique. Elle agirait « à l’instar d’un choc traumatisant dont l’équivalent est l’anéantissement du sentiment de soi, de la cade résister, d’agir et de penser en vue de défendre l’intégrité du soi propre »(2). L’espace psychique contenu dans cette « enveloppe unifiante de soi »(3) se trouve, de ce fait, partai2 avec « l’objet de l’effroi »(4).

Cette cohabitation prend forme à travers le corps de l’effaré. Celui ci, n’étant plus maître de lui même, se comporte, s’agite en réplique à ce que pourrait être celui qui est censé l’habiter.

Cette tendance à imiter son agresseur diffère de celle rencontrée dans les autres possessions par le fait que le possédé, ici, va jusqu’à mimer « en geste et en parole » l’objet de son effroi. Il s’agit d’un véritable mimétisme où l’agressé tend à reproduire les stéréotypes de son agresseur, alors que darns d’autres formes de possession, la crise : scène de rencontre entre l’agressé et l’agresseur, nous donne à voir une représentation simultanée de l’un et de l’autre. L’exemple du cas Arpad petit homme coq », que Ferenczi a analysé en rapport avec l’onanisme et l’angoisse de castration, va dans le sens que nous développons. Arpad eut, un jour, envie d’aller uriner à rieur du poulailler de la maison de campagne, mais il est effrayé par un coq qui lui mordit le pénis. Depuis cet incident Arpad ne s’intéresse qu’aux choses se rapportant aux gallinacés. Il imitait le coq en poussant des « cocoricos », en caquetant.

Cette théorie de la frayeur nous aide à comprendre li portement jugé jusque là bizarre de certaines personne lorsqu’elles « tombent » en transe, se mettent à imiter des anormaux. Il n’y a pas en effet de veillée thérapeutique. au sans que resurgissent à l’intérieur du Horm (espace thérapeutique) des hommes et des femmes en loup, en cheval, en bouc prêt au sacrifice…

Si le mimétisme semble être la réaction motrice de la khal’a, la coprolalie pourrait constituer l’équivalent symbolique de cette réaction. Les malades qui sont atteint, coprolalie sont « poussés à prononcer à haute voix, sans valable, des paroles et des phrases à contenu érotique, le plus souvent érotique anal (jurons mots obscènes) »(5).

Le recours à de pareils conditionnements s’observe chez beaucoup de peuplades. Devereux note, par exemple.

Le déclenchement de la crise peut parfois se limite ulem Au Maroc. la couleur noire provoque chez les Aïssawas (7) au moment du Moussem (procession annuelle frénétique. Ils s’en prennent alors aux personnes ,qui, par inadvertance, portent cette couleur hostile.

Ces allégations théoriques nous conduisent à apparenter cette possession par la khal’a à un type de névrose d nous tenons compte du fait que les constructions si, tiques de ces deux désordres sont considérées comme des formes réactionnelles liées à l’effet traumatisant de la frayeur. Le manque de préparation psychologique, « l’absence d’angoisse »(8), « la non disponibilité de défenses culturelle préétablies »(9) qui donnent à l’effroi son caractère intense, st réunis à la base étiologique commune aux deux désordres.

Cette intuition clinique (rapprochement de ce type de possession à la névrose d’effroi) fut largement développée médecins arabes du Moyen âge. La notion de fraye chez eux, une dimension essentielle. Elle est considéré comme :

- valeur étiologique,

- entité nosographique,

- technique thérapeutique.

a) Le sar'(10)

Nulle affection n’aura été aussi liée, étiologiquement, à la notion de frayeur (Ru’b en arabe classique) que le sar’.

Dans son manuscrit Al Mansour (11), Arrazi (Rhazes 9ème siècle)place le sar’ dans les affections touchant le cerveau et le décrit

Ainsi :

« Si le corps d’une personne tombe par terre, se tord, se convulsionne et perd conscience, nous disons qu’il s’agit de sar’ : mais s’il urine, défèque, l’affection est plus grave. Si le patient ressent l’affection avant la crise comme si quelque chose remontait de certaines parties du corps pour atteindre la tête, et s’évanouit, il faut à ce moment serrer très fort avec un bandage au-dessus de cette partie, ceci empêche le déclenchement de la crise. En dehors des périodes de crise, il faut purifier le corps avec des purgatifs. Lorsque les femmes en sont atteientes, leur appétit s’estompe, leurs pieds se refroidissent, leurs yeux se retournent et elle s’évanouissent ».

Cette définition du sar’ est reprise dans Aeakhir (12) mais Arrazi la développe un peu plus en y ajoutant la Prescription du traitement. Celui là est essentiellement basé sur un réglementaire approprié et sur des frictions pratiquées sur le avec de l’ambre et du musc afin de le purifier en XP mauvaises humeurs installées par la maladie.

Un autre texte un peu moins ancien (12 ème siècle) du medecin philosophe Ibn ]dam aljouzia traite le sar’ à partir de l’origine étiologique pour déterminer le rituel thérapeutique

« Boukhari rapporte dans son sahih (l’authentique) le dialogue suivant entre deux compagnons du prophète : Ibn Rabbah et Ibn Abbas.

Ibn Abbas : Veux tu que je te montre une femme a gagné de son vivant une place au paradis ?

Ibn Rabbah. Oui laquelle ?

Ibn Abbas. C’est cette femme noire, là bas. Elles est venue voir le prophète Mohamed et lui a dit : Ô, envoyé de Dieu, je « m’ousra »(13) et je me dénude.Priez donc pour moi. Le prophète lui a alors proposé un choix : qu’elle se résigne à son mal et, dans ce cas, elle ira au paradis , ou bien qu’il prie pour elle , et elle guérira. L a femme a choisi la résignation, mais a demandé au prophète qu’il prie, afin qu’elle cesse de se dénuder. Le sar’ provient de deux origines différentes : l’une due aux mauvais esprits terrestres, et l’autre aux mauvaises humeurs. C’est cette dernière qui interesse les medecins, alors que la première n’est reconnue que par les meilleurs d’entre eux. Ceux-ci proposent pour la guérison, la voie des bons et nobles esprits célestes en opposition aux mauvais esprits terrestres.Hippocrate dans certains de ces écrits, reconnaît les deux sar’, mais précise que le traitement proposé ne concerne que les humeurs, non les esprits. En revanche, il existe un groupe de médecins ignorants, ratés et vulgaires qui nient l’existence des esprits et ne leur reconnaissent aucun effet sur le corps du « .Masrou »‘(14).

Les anciens médecins appelaient sar’ esprit la maladie divine, alors que Gallien et d’autres ont repris cette appellation :

« Les anciens l’ont nommé ainsi parce que le siège de cette maladie est à tête, et concerne, par conséquent, la partie la plus noble et la plus divine : le cm, veau. Cette conception les a logiquement poussé à nier l’existence de la réalité » des esprits alors que celui qui a une intelligence et une connaissance des esprits de l’ignorance et de la faiblesse de raisonnement de ces médecins…

Quant au sar’ dû aux mauvaises humeurs, c’est une affection qui en. pèche les parties du corps de se mouvoir normalement. Elle provoque des paralysies. Les causes en sont soit les humeurs épaisses qui bouchent les nerfs du cerveau et provoquent des suffocations, soit des vapeurs qui montent de quelque partie interne du corps jusqu’au cerveau et provoque des contractions dans tout le corps. La personne atteinte se raidit et tombe évanouie. Cette affection compte parmi les maladies les plus aiguës, les plus opiniâtres, surtout si la victime est âgée de vingt cinq ans. Hippocrate dit que ce sar’ demeure jusqu’à la mort ».

Le Processus thérapeutique proposé pour guérir le Sar’, consiste en un engagement physique, presque corps à corps entre le thérapeute et le malade, pour neutraliser l’esprit et le persuader de sortir du corps du malade. L’efficacité de l’intervention de ce processus réside dans l’effort partagé entre les deux antagonistes pour créer un cadre relationnel susceptible d’« accueiRir » les manipulations techniques engagées. L’armature de ce cadre est, bien entendu, une croyance mutuelle.

« Le traitement du sar’ esprit engage à la fois le guérisseur et le masrou’. Le masrou doit développer sa personnalité et se diriger sincerement sur la voie du créateur. Le guérisseur doit aussi réunir ces deux conditions. Il suffit à certains guérisseurs d’employer une formule courte pour vaincre les esprits : « sors de lui ! au nom de Dieu », le prophète aussi disait « sors, ennemi de Dieu, je suis l’envoyé de Dieu ». J’ai moi aussi assisté à une séance au cours de laquelle notre maître s’adressant à l’esprit qui se trouve dans le masrou’, procède ainsi : « Le maître t’ordonne de sortir. Ceci est grave pour toi ». A ce mornem. le masrou’ se réveille. Parfois, le maître s’adresse directement à l’esprit mais parfois il utilise le bâton si l’esprit résiste. Dans ce cas, le masrou’ se réveille, mais ne ressent aucune douleur nous étions plusieurs témoins à assister à une autre scène . De même, il y a plusieurs guérisseurs qui crient dans l’oreille du masrou’ le verset coranique suivant : « Croyez vous que nous vous avons créé vainement et que vous n’allez pas nous revenir ? ». Mon maître m’a confirmé cela et m’a dit qu’il avait lu ce verset dans l’oreille d’un masrou’ et que l’esprit y a répondu affirmativement. Alors, le maître a pris le bâton, a frappé le masrou’ sur le cou jusqu’à épuisement et personne n’a pensé qu’il pouïrait succomber. Pendant que mon maître le frappait. l’esprit résistait et disait en parlant de son masrou* : « je l’aime et je veux l’emmener avec moi ». Le maître lui répondit qu’il n’en était pas question puisque lui ne l’aimait pas. Le maître continuait à discuter énergiquement avec l’esprit jusqu’à sa sortie. A ce mornent le masrou’ se réveillait surpris de se trouver entre les mains du maître » (15).

La khal’a n’épargne personne. Toute personne peut en être victime, mais ce sont surtout les enfants qui sont les plus vulnérables. Lorsqu’ils sont touchés, on dit qu’ils ont la maladie d’« Ourn essibyane »= (la mère des enfants).

Oum essibyane se manifeste par des vomissements, des diarrhées, une perte d’appétit, des troubles du sommeil avec sursaut, cris d’épouvante et… raideur dans l’évanouissement. Oum essibyane est personnifiée par une vieille et laide sorcière qui sort la nuit (d’où son deuxième nom : « Oum lille »= (mère des nuits), pour attaquer les enfants. Voici le mythe :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux, que Dieu accorde ses bénédictions au seigneur Mohamed, à sa famille et à ses compagnons et qui les sauve. On raconte de notre seigneur Soleïman ben Daoud (Salomon, fils de David) qu’il vit une vieille femme grise, aux yeux bleus, aux sourcils joints, aux jambes frêles, les cheveux épars, la bouche ouverte vomissant du feu, Le labourait la terre avec ses ongles, elle fendait les arbres rien qu’en chant.

L’ayant donc rencontrée, notre seigneur Soleiman lui dit : Ô vieille, es tu une créature humaine, ou un Zénie, car je n’ai jamais rien vu de plus sauvage que toi » Elle lui répondit : « 0 prophète de Dieu, je suis Ourn essibyane. je dornine les fils d’Adam et Eve, j’entre dans les maisons, j’y pousse le cri du coq, j’ y aboie comme les chiens, j’y hennis comme hennit Ie cheval, j’y brais comme brait 1’ane, j’y siffle comme siffle le serpent et je prends la forme complète de ces animaux, je joue les matrices des femmes, je fais périr les enfants, sans qu’on me reconnaisse, ô prophète de Dieu, je stérilise les entrailles des femmes, et je les empêche de devenir enceintes en fermant leur matrice, et on dit : une telle est stérile, je vais vers la femme qui vient de concevoir, je souffle sur elle et je lui fais faire une fausse couche, et l’on dit une telle est 11awwalla (qui ne peut aller jusqu’au terme de la gestation), je vais vers la fiancée, je noue les pans de son vêtement (je l’empêche de se marier) et je porte malheur aux jeunes époux, ensuite je vais vers l’homme, je bois son sperme et je ne lui laisse qu’une liqueur sans force et sans épaisseur qui ne féconde point, et l’on dit « un tel est impuissant »… bref,.c’est moi, ô prophète de Dieu, qui assaille de toutes façons, les fils d’Adam et les filles d’Eve » (16)

Le rituel thérapeutique, pour guérir Oum essibyane, comprend deux phases essentielles :

Une phase de friction du corps. Après avoir enduit de goudron végétal le front et les chevilles de l’enfant, le thérapeute lui applique un bandage sur le front et frictionne son corps raidi et refroidi.

La deuxième phase est une phase de négociation avec l’esprit en vue de le déloger du corps de l’enfant. La mère et l’enfant se couvrent la tête avec du henné et se retirent dans une pièce. Au cours de ce retrait, aucune visite n’est tolérée, en dehors de celle de la guérisseuse, qui supervise le déroulement du rituel.

Elle aura auparavant inscrit sur un talisman dissuasif, une formule par laquelle elle exhorte ]’esprit, à, quitter l’enfant malade. L’eau récupérée sera alors but , par l’cnfant. Au terme de ce retrait qui dure trois jours, la guérisseuse présente un coq noir vivant, elle le fait passer et repasser trois fois sur le corps du malade, puis elle ouvre le bec du coq et, demande à l’enfant de cracher dedans. Après quoi, la guérisseuse tue le coq par asphixie sans qu’il ne soit vidé de son sang et l’enterre dans un endroit dont elle seule gardera le secret.

b) Khal’a : technique thérapeutique

Nous avons noté. en tête de ce chapitre, l’importance de la valeur étiologique que le Maghrébin accorde à la khal’a et la crainte qu’il nourrit à l’égard du syndrome qui porte le même nom. Il reste maintenant à aborder le troisième aspect de a trilogie qui a trait à la thérapie.

Le processus pathologique de la khal’a maladie est fortement marqué par cet instant ultime où se produit une béance dans la frontière délimitant l’intériorité psychique par un être culture. Cet instant que symbolise la réaction physiologique (sueur, bouffée de chaleur. « faire dans sa culotte » … ) de sursaut î l’effaré est la séquence cruciale que Io thérapeute tend à reproduire chez le Makhlou’ (l’effaré), afin de retrouver la même émotivité. Le thérapeute utilise l’effet da surprise et parfois même de déguisement pour réussir le résultat escompté. Cette technique n’est pas loin de ce que Ferencz :i appelle « Ia répétition du traumatisme en cas de perte de trace mnésique pour l’amener à la perception et à la décharge motrice »(17).

La khal’a est donc une technique thérapeutique à travers laquelle le thérapeute vise à réparer le dysfonctionnement psychique causé par l’effroi, par l’utilisation de l’effet de ce même effroi. Ce choc émotionnel, après avoir été une source de déséquilibre, se transforme, après coup, en valeur réorganisatrice du fonctionnement psychique.

Une autre technique réparatrice pour réactualiser le traumatisme est le recours à des pointes de brûlures ou de tatouages(M. Le thérapeute, en inscrivant sur le corps du patient des traces en rapport avec l’événement traumatique, insère le processus psychique et somatique de ce traumatisme dans le « système mnésique du moi »(19) pour éviter au malade toute forme de refoulement.

c) Mme Fouzia « Ia giflée »

Parmi les consultations de Mine Shama(20) auxquelles j’ai assisté, celle qui concerne Mme Fouzia peut nous servir à mettre en évidence le rôle à la fois étiologique, mais aussi thérapeutique, que confère la psychiatrie dite traditionnelle à la khal’a.

Mme Fouzia est de corpulence moyenne, jeune (la trentaine à peu près), et d’aspect moderne. La djellaba noire qu’elle porte ne possède pas de capuchon pour couvrir des cheveux noirs et courts. Avec son visage rond et laiteux, on devine son origine citadine. Mme Fouzia porte un foulard épais autour du cou et tient, un mouchoir contre sa joue droite. Elle est venue consulter en compagnie de trois femmes : sa mère, sa soeur et une voisine. C’est sur le conseil de celle ci et suite aux éloges qu’elle a faits de Mme Shama que Mme F. a accepté de consulter.

Lorsque Mme Shama les invite à prendre place sur le grand lit, les deux femmes (la soeur et la voisine) soutiennent Mme F., l’aidant à s’asseoir en la prenant chacune par un bras. Mme F. souffre en effet, depuis un mois, d’une raideur de l colonne vertébrale et d’un torticolis, réfractaires aux pommades et aux massages que les médecins lui ont prescrits.

Mme Shama, sans dire un mot, ôte le mouchoir de la ‘ Joue de Mme F., mais au moment où elle s’apprête à lui palper le visage, Mme F., s’esquive en prétextant des douleurs à la joue. Mme Shama, s’adressant aux autres femmes, dit : « elle est giflée, cela va être difficile mais je peux faire quelque chose ».

Mme Shama demande alors à Fouzia de s’allonger, lui pose le chapelet sur le front, puis elle se retourne de nouveau vers les autres femmes :

Mme Shama : Comment cela a t il pu arriver ?

La voisine : Subitement nous nous sommes vues l’après midi juste avant ce drame Elle ne souffrait de rien, elle m’a même demandée de l’accompagner faire des achats, mais j’ai refusé parce que j’étais occupée ce soir là.

Vers 21 heures, elle m’a appelée. Je l’ai trouvée livide, comme si elle avait cherché à fuir quelqu’un qui lui voulait du , calmée, et je me suis précipitée pour prévenir sa mère.

La mère : Oui. en hâte Pour m’annoncer que ma fille n’allait fille était allongée sur le lit, incapable de dire un mot ou de Quand j’ai vu son état, j’ai d’abord pensé à une dispute qu’elle son mari ou quelqu’un d’autre. Mais je me suis rendue compte que ses blessements n’avaient rien de normal. Le lendemain, quand elle j’ai remarqué des boursouflures sur la joue, en plus des doilleurs. lysaient le dos et le cou. Et puis ses pieds étaient enflés.

La soeur. Ces enflures n’ont duré que quelques jours grâcepeut-être aux médicaments qu’elle a pris.

La mère : Ma fille a, sans doute, été victime de son inattention . Combien de fois l’ai je avertie et même réprimandée pour ses entêtements Elle faisait souvent le contraire de ce que je lui conseillais. Elle s’amusait : exemple, à verser de l’eau bouillante, le soir dans des endroits où il ne fallait pas (21).

Fouzia fait un signe désapprobateur et dit ne pas se souvenir d’avoir commis une telle inadvertance. Mais, la sœur reprend la parole pour soutenir la mère.

La soeur. Moi, je me souviens très bien quand tu t’amusais,à nous démontrer que tu ne croyais pas à ces histoires et que tu ne craignais pas de mettre ta résistance à l’épreuve. Peut être que cette fois ci tu as eu affaire, chants ».

Fouzia Je vous dis que non. Je n’arrête pas de vous expliquer comment cela est arrivé, mais vous ne me croyez pas.

Mme Shama : Moi, je te croirai. Dis ce qu’il y a dans ton coeur.

Fouzia Je rentrai normalement ce soir là chez moi, en empruntant d’habitude, le même chemin, quand j’entendis une voix d’homme moi qui m’appelait. Je n’osais pas me retourner. J’ai continué à marcher. La voix a insisté et s’est intensifiée au moment où je tournai la tête pour voir Un gros chat noir, sorti de je ne sais où, se faufila comme un éclair entre jambes. J’ai lâché mon panier en poussant un cri. Voilà, c’est comme ça. Je n’ai pas pu courir, mes jambes tremblaient de peur. Je ne sais plus comment j’ai pu rentrer chez moi.

Après cette brève table ronde étiologique, Mme prend son chapelet, le fait passer et repasser sur le corps de Fouzia.

Mme Shama : Où habites tu ?

Fouzia : Au quartier de l’océan.

Mme Shama : Fais tu régulièrement ta prière ?

Fouzia : Non, pas régulièrement.

Mme Shama : Je vois que tu ne portes aucun talisman pour ta protection. Ce n est pas bien. As tu vu quelqu’un avant moi ?

Fouzia : A part les médecins, personne.

Mme Shama serre la main droite de Fouzia dans la sienne, puis enroule le chapelet de leurs mains jointes. Elle ferme les yeux et dit savoir ce dont il s’agit. C’est ainsi qu’elle s’adresse à la mère pour lui demander d’apporter à la prochaine séance :

- Un coq noir

- du henné,

- du son.

Après le départ des consultantes, Mme Shama refuse de me faire part de ses réflexions, mais précise, tout de même, que Mme Fouzia traîne sa souffrance depuis longtemps et qu’elle avait des promesses à tenir qu’elle n’a pas respectées.

A la deuxième séance, seule la mère (un panier à la contenant ce que Mme Shama avait prescrit) accompagne Fouzia. Mme Shama invite Fouzia à s’allonger, saisit le coq, demande à Fouzia de fermer les yeux et, pendant qu’elle fait passer l’animal sur le corps étendu de la consultante, remplit sa bouche d’eau, préalablement préparée dans un verre discrétement posé loin du regard de Fouzia. Puis brusquement, elle lui souffle l’eau sur le visage. Celle ci sursaute en poussant un cri. Mme Shama tend le coq à la mère, tient la tête de Fow.ia entre ses mains et lui frotte énergiquement le front et le cou.

Mme Shama : Maintenant tu peux bouger la tête. Ton cou est dilivré, ditelle à Fouzia.

Effectivement, Fouzia dit ne plus sentir de douleur au cou.

Mme Shama : Pour le reste, je m’en chargerai. Je te ferai des piéparations avec du henné et du son pour enduire le corps et le visage. Tout inL bien si tu jures d’honorer tes promesses.

La mère : Que doit elle faire. Madame ?

Mme Shama Ta fille comprend w Wie je vceux dire. Mais si tu veux l’aider, toi aussi, il y a un endroit pas loin de chez elle, rempli d’immondices, qu’elle traverse souvent sans se soucier de « ceux qui tiennent e lieu ». Ils ont réclamé plusieurs fois qu’on les laisse en paix, mais ils n’ont pas été entendus. Alors essayez, ta fille et toi, de peindre à la chaux les murs de cet endroit négligé. Mais n’oublie pas ma fille, de tenir tes promesses. C’est ainsi que la séance prend fin et que les deux femmes conviennent d’une date pour venir chercher la mixture que Mme Shama va préparer.

Commentaire

Bien qu’il ne fut jamais prononcé, le concept de khal’a se trouve présent, aussi bien dans le récit de Mme Fouzia, comme une tentative de structuration étiologique de ses symptômes, que dans l’intervention de Mme Shama, comme une technique thérapeutique.

La logique de la possession, dans le cas de Mme Fouzia, se construit sur deux types de signes pathognomoniques :

- L’un a trait à la frayeur en tant que mode d’effraction. Les symptômes affichés : torticolis, raideur et douleur dans le, dos, représentent un arrêt qui, à la manière d’une photo instantanée, fixe la position initiale de l’effaré au moment où il est « foudroyé » par l’effet de cette émotion.

L’autre type de symptômes : enflure des pieds, stigmate à la joue (gifle), découle de la conséquence de cette effraction et vient « matérialiser » la sensation de la possession.

d) Quelques éléments thérapeutiques

Après avoir fait le tour des informations étiologiques, Mme Shama aborde la phase thérapeutique proprement dite. Celle-ci comprend deux séquences importantes :

- Le toucher comme vecteur de liaison : En « attachant » sa main à celle de la patiente, Mme Shama prend place comme agent actif dans l’espace reliant Fouzia à esprit possesseur Elle se positionne en tant que médiatrice pour « savoir ce dont il s’agit » et tenter de soustraire la patiente à sa souffrance. Désormais, elle ne porte plus toute seule le poids de la maladie, la thérapeute la partage avec elle. La connexion étant alors établie, il ne reste plus qu,à trouver un « subterfuge », le coq, pour déplacer la localisation de la maladie.

- La frayeur : Il ne S’agit pas dans cette intervention thérapeutique d’identifier l’esprit Possesseur mais de réparer le processus du fonctionnement psychique interrompu par le sentiment de frayeur.

C’est pourquoi Mme Shama, en profitant d’un moment d’inattention chez sa patiente, a utilisé l’effet de surprise éclaboussement d’eau pour déclencher une intensité comparable, à celle ressentie lors de la frayeur.

BIBLIOGRAPHIE :

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1987, « Trauma et mémoire », in Nouvelle r vue d’ethnopsychiatrie, n°6.

NOTES :

1-Ferenczi S., 1931 1932, p.139.

2-Nouvelle Revue dEthnopsychiatrie, NoI5

3. Araieu D., 1985.

4. Nathan T., 1986a.

5. Fwenczi S., 1921, p.105.

6. Devereux G., 1956, p.59.

7- Aïssawa, Confrérie d’origine mystique

8- Freud, 1919.

9- Si dans le lexique médical arabe moderne, la notion du sar’ est réduite à signifier l’épilepsie, elle couvrait chez les arabes du Moyen Age, indistinctement trois syndromes : , épilepsie, hystérie, possession. De plus, dans certains dialecte arabes (par exemple au Moyen Orient) sar’ désigne spécifiquement la frayeur. Il est donc necessaire de revenir à l’étymologie. Etymologiquement, sar’ signifie se répandre ( et serait donc une conséquence psychologique de la frayeur). Le mot a donc subi glissement métonymique.

11-. AI rnansouri, manuscrit de Affazi conservé à la bibliothèque nationale de Paris sous le no2866 (manuscrits orientaux).

12. AI fakhir, manuscrit de Arrazi conservé à la bibliothèque nationale de paris sous le n° 2877 (manuscrits orientaux).

13. Ousra verbe de la racine sar’ à la première personne du singulier. On pourrait traduire par « je m’effraie » ou « je fais une crise » ou « je tombe en transe »…

14. Effrayé ? Possédé ? Epileptique ?

16 « Hezb seba ouhoud » (amulette des sept pactes) in Doude.19M.

17. Ferenci S., 1931 193Z p. 143.

18. Nathan T., 1986b.

19 Ferenczi S., idem.

20 Lheimur M., 1989

21. Verser de l’eau bouillante dans les W.C., les bouches d’égouts ou autre don irrite les djinns qui y habitent et qui punissent le « contrevenant ».

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