L’immigration, la nostalgie, le deuil.

Par Judith Stern.

Paru dans « Filigrane » Hiver 2004, volume 12, numéro 2.

La nostalgie fut tout d’abord définie comme « le mal du pays ». La racine du mot est composée des mots grecs, nostos – revenir et algie – douleur. On trouve le terme pour la première fois en 1688, dans le travail d’un médecin suisse pour désigner une maladie, l’obsession douloureuse de retourner au pays que l’on a quitté. Ce terme a été utilisé alors pour des soldats suisses souffrant de dépression, guéris par le retour au pays. Au XIXe siècle, avec le romantisme, la notion change alors de sens pour désigner un sentiment plutôt qu’une maladie. A partir de cette époque, ce n’est plus seulement l’exil, mais aussi le temps qui passe qui conduit à investir le passé de façon douloureuse. (Bolzinger, 1989)

Dans l’esprit de cette évolution du sens général donné au terme nostalgie, je me propose d’étudier brièvement le concept de nostalgie mis en relation avec les phénomènes du deuil et de l’immigration

La nostalgie

La nostalgie se présente comme un état où se mêlent des aspects cognitifs et affectifs. Il s’agit sur le plan cognitif de la mémoire d’un passé révolu et vécu comme tel, d’un espace psychologique impossible à retrouver plutôt que d’actes de mémoire définis par rapport à l’objet perdu. Sur le plan affectif, c’est un sentiment vécu de façon douloureuse par la notion de perte qui s’y rattache, mais aussi à travers la satisfaction de pouvoir se rappeler. Ce sentiment est donc ressenti comme ayant un caractère doux et amer à la fois. (Werman, 1977)

La nostalgie se réfère donc non seulement aux relations à l’objet perdu, mais aussi au cadre qui l’entourait, tant physique qu’humain. On peut la caractériser par l’absence relative d’une représentation claire de l’objet. C’est plutôt la présence de l’objet dans un cadre spatial et temporel qui devient un tout syncrétisé, idéalisé comme défense contre sa perte. La nostalgie est décrite comme une mémoire écran, ou encore comme un affect écran. L’idéalisation qui l’accompagne est liée au besoin de conserver l’équilibre du Moi Idéal. (Kaplan, 1987)

La nostalgie est liée à la mémoire, à la capacité de se définir dans le passé. L’aspect cognitif de l’activité de la mémoire est à mettre en rapport avec les réminiscences éveillées par divers stimuli conscients, souvent sensoriels, et gardant ainsi un caractère d’imminence temporelle (Castelnuovo, 1978). Les réminiscences se rattachent à un travail narratif, inscrivant le passé dans un discours temporel déformant et gratifiant. Par contraste, la nostalgie, elle, se réfère à des contenus diffus, non pas aux événements mais aux circonstances permettant ces événements. Ce serait plutôt un état d’âme, une atmosphère entourant ces réminiscences.

Deuil et nostalgie

De nos jours, la notion de nostalgie est employée pour décrire deux états, deux réalités psychologiques qui peuvent se recouvrir, puis se différencier.

Il peut s’agir, d’une part, d’un état dépressif à caractère mélancolique où le retour à une façon de vivre antérieure prend un rôle central qu’il soit lié à un autre pays, à un autre cadre ou à un autre groupe humain. Cet état pathologique se rattache à un deuil non terminé, pour lequel la renonciation à l’objet perdu est impossible, pas plus que la capacité à s’investir dans de nouveaux objets. La nostalgie peut alors être perçue comme un arrêt de travail du deuil, investissant dans l’imaginaire ce qui entoure l’objet perdu qui, ainsi, ne sera jamais abandonné. La nostalgie permet justement le lien entre l’objet perdu, ce qui l’entoure et différentes composantes de l’Idéal du Moi. La relation nostalgique est alors cherchée pour elle-même, aucun objet ne pouvant répondre à cette quête indéfinie. La nostalgie rajoute à la dépression, à la perte de l’objet, le sentiment de la perte d’une partie du Moi Idéal. (Geahchan, 1968)

D’autre part, cette notion de la nostalgie et de sa pathologie est à mettre en contraste avec une appréhension de la nostalgie, telle qu’elle serait perçue dans la vie courante, et qui serait au contraire un moyen de conserver des relations d’objets. La nostalgie n’est pas forcément le résultat d’une transplantation dans un autre lieu de vie ni des pertes que celle-ci implique mais se réfère à une géographie interne écrite au travers d’une histoire individuelle (Alleon, 1989). Il s’agit d’un sentiment universel se rattachant au rythme même de la vie. Ce sentiment serait une des composantes du sentiment de continuité de soi. La nostalgie est le sentiment qui accompagne la mobilité imposée de l’extérieur au monde des images internes. Perdre la nostalgie, c’est perdre cette partie de soi, c’est appauvrir la relation aux objets internes.

L’évocation nostalgique apporte au souvenir la résonance affective liée au moment dans lequel il s’énonce. Elle peut se présenter sous une forme expansive, favorisant une forme d’élation plutôt qu’un mouvement dépressif. Il s’agirait d’un répit dans le sentiment d’irrévocabilité. La nostalgie permet d’éviter la confrontation constante avec la réalité actuelle (Kaplan). La nostalgie est alors enrichissante, ne serait-ce que parce qu’elle rajoute aux difficultés actuelles, les couleurs d’un passé revécu à travers un imaginaire embellissant. La nostalgie, plus qu’un deuil, devient alors un moyen pour conserver des relations d’objets. Au contraire de la dépression, liée à un sentiment de vide, l’évocation nostalgique remplit l’espace interne, s’ essayant à faire partager ses sentiments à autrui.

L’idéalisation inhérente à l’évocation nostalgique, sert de tampon entre les différents besoins de glorification du passé, ses invalidations et le développement du Moi. La nostalgie permet de surmonter la désillusion en offrant une source de gratifications narcissiques difficiles à mettre en échec, parce que fluctuantes, indispensables à l’estime de soi.

La distortion des souvenirs répond donc à un besoin d’équilibre interne d’autant plus important que les sources de gratifications narcissiques seront plus éloignées, plus conflictuelles et que les messages de l’extérieur seront plus confondants. Lors des changements importants dans la vie, comme par exemple à propos de l’immigration, ce besoin d’idéalisation du passé passera par différentes phases correspondant aux changements dans l’identité et à la capacité à élaborer les deuils qui l’affectent.

Le processus psychologique de l’immigration

Le processus psychologique de l’immigration dépasse de beaucoup le simple fait de quitter sa terre natale pour s’installer, définitivement ou pas, dans un autre pays. On peut caractériser ce processus par trois stades définis sémantiquement comme suit : l’émigration, la migration, l’immigration.

Le premier stade, soit l’émigration, le départ de son pays d’origine, met en cause des questions de motivation. L’émigration commence en effet dès la décision de quitter, processus qui peut durer très longtemps, ou au contraire se réaliser de façon brutale et soudaine. Les séparations qui en découlent font écho aux séparations infantiles, elles remettent en question les liens familiaux et incitent à une révision des valeurs sociales. Ces changements sont forcément liés à des phénomènes de deuil, deuil inhérent aux changements de vie recherchés ou imposés. Les pertes innombrables dans le sentiment de compétence et dans la qualité des relations à soi et à autrui deviennent lourdes, troublantes. Ces troubles semblables aux descriptions de la nostalgie dans son sens pathologique ont souvent fait l’étude de cas en France à propos d’immigrants maghrebins ou de pays en voie de développement.

Le deuxième stade constitué par la migration se réfère à des situations de transition durant lesquelles le pays d’origine est devenu une part du passé, alors que la terre d’accueil n’est pas encore acceptée comme lieu de projection. Les migrants sont déjà partis, mais ils ne sont pas encore arrivés. Le processus psychologique par lequel ce processus se termine est intimement lié à l’acquisition de la langue du pays d’accueil. Cette acquisition se fait d’abord au niveau interpersonnel, permettant à l’étranger qu’est l’immigrant de se situer dans sa réalité sociale changeante. À un autre niveau, l’acquisition de nouveaux codes linguistiques, le sentiment de comprendre et d’être compris sera suivi en parallèle par un changement dans le sentiment de continuité interne, de cohérence entre les diverses parties du Soi exprimées sur des registres linguistiques différents. C’est par un lien qui se crée continuellement entre les couches profondes, archaïques, préverbales et la capacité de les transcrire dans la nouvelle langue, que celle-ci sera adoptée comme moyen d’expression (Stern, 1995). Ce processus, indépendant de la compétence linguistique, ne peut cependant se faire sans une période transitoire pendant laquelle le sentiment d’identité est mis à l’épreuve et en conséquence réveille des sentiments nostalgiques pour la période pendant laquelle cette identité était assurée.

L’immigration proprement dite, le troisième stade, annonce l’intégration dans le pays d’accueil. Celle-ci se traduit par la capacité de se situer par rapport à une double identité, les références à une double culture et le sentiment d’unicité qui transcende cette dualité. La nostalgie et son caractère gratifiant, les liens imaginaires qu’elle entretient favorisent l’expression de cette dualité et l’enrichissent. La nostalgie dans sons sens large est ce qui permet à l’immigrant de recréer son propre pays natal après l’avoir quitté.

La nostalgie et l’immigration

On peut par ailleurs parler de la nostalgie en se référant à trois différents aspects par lesquels ces sentiments pourront s’exprimer et pour lesquels l’immigrant trouvera à situer son dialogue personnel entre le passé en lui et son présent. Ce sont les souvenirs sensoriels, la tradition familiale et finalement la communauté culturelle.

Les souvenirs sensoriels

Il y a tout d’abord la nostalgie qui se réveille sans qu’on s’y prépare, qui vient comme un rappel de ce qui a été, de ce qui a fait partie de notre expérience passée. Le sentiment de nostalgie peut se réveiller à propos d’une réminiscence, d’un souvenir accessible au conscient. C’est la nostalgie de l’enfance, de ses lieux, de ses goûts et de ses odeurs qui serait la constituante universelle de notre relation à nous-mêmes et à notre passé.

Il s’agit de la présence fugace de l’objet perdu pour lequel il se trouve momentanément des dimensions sensorielles. Lorsque cette présence absente rejoint le creux d’un manque, de la blessure d’un deuil toujours vivant, elle s’inscrit dans une souffrance. Mais lorsque ce sentiment fait acte de continuité, il est accepté comme signe d’une transposition, d’un dépassement, de la reconnaissance du passé dans le présent et rend témoignage d’une continuité de l’identité. Ces deux sentiments contraires peuvent être vécus conjointement dans chaque rappel nostalgique.

En tout état de cause, il s’agit de sentiments amers ou doux, gratifiants ou douloureux qui sont liés intrinsèquement à un rappel sensoriel. En effet, il s’agit surtout de ce qui a fait partie d’un bagage vécu par les sens : la fraîcheur d’un climat, l’odeur de la verdure, le goût de la nourriture. La musique, l’intonation de la langue, un certain fond auditif peuvent être évocateurs et induire à déceler le semblable et à se retrouver comme semblable et différent.

Il n’est pas facile de raconter, d’articuler ce genre d’évocations qui semblent relever de la poésie de chacun. La transposition d’un souvenir dans un rappel concret, lie aux sens et ne favorise pas sa traduction en mots. Il a fallu le génie de Proust pour que nous puissions suivre sa longue démarche qui a commencé par le goût que la madeleine évoquait en lui. Il est difficile de décrire en mots ce qui réveille en particulier, parmi nos diverses sensations, celles qui se rattachent à ce que nous étions et que nous aimerions retrouver. Il s’agit bien entendu de la nostalgie de notre enfance, de notre jeunesse, de la personne que nous étions avant d’atteindre notre sitution actuelle. Mais il s’agira aussi, plus tard, de la nostalgie de ce que nous avons fait de notre enfance à travers celle de nos enfants. Pour l’immigrant, cette recherche sera vécue à travers un sentiment de rupture (Anzieu, 1979). La désagrégation des codes antérieurs des significations et des conduites, les transformations des liens et des relations, ainsi qu’en même temps l’impossibilité à maîtriser le code du groupe d’acueil, vont aboutir à la perte de la capacité de vivre façon créative. C’est dans le cadre d’un espace transitionnel en évolution que l’immigrant va devoir inventer les instruments concrets ou verbaux marquant ses besoins de se retourner vers lui-même.

Sur le plan de la langue, la perte d’une maîtrise des termes de la vie courante dans son cadre d’origine, le désengagement des termes employés dans la nouvelle langue à propos de l’expérience vécue va approfondir les difficultés de l’immigrant à traduire pour autrui les rappels de son identité passée. À la difficulté universelle à traduire en mots la trame nostalgique rattachée à un contexte concret perçu par les sens va se rajouter pour l’immigrant l’absence de repères familiers, faciles à discerner dans l’entourage et, par conséquent, le sentiment d’une impossibilité à être compris. L’immigrant est en danger d’être emmuré dans sa nostalgie, ou bien encore de la garder emmurée sans qu’elle puisse dire son nom.

La tradition familiale

La nostalgie n’est cependant pas confinée à l’expérience de l’ordre du vécu, mais se rapporte également à l’ordre du transmis.

À un deuxième niveau, la nostalgie se fixe sur l’atmosphère reliée à la tradition familiale, à ses mythes et à son histoire, telles qu’elles sont racontées. La nostalgie d’une façon de vivre, les référents culturels et sociaux qui la nourrissent sont les retombées de ce qui faisait la trame de la nostalgie des parents à propos du voyage de Siegfried dans le Limousin : « Mon père l’avait habité toute sa jeunesse… jamais noms n’avaient contenu pour moi plus de nostalgie et d’aventure que ceux qu’appelaient maintenant à haute voix les employés… ». La recherche du passé des parents se fait à travers leur récit qui lui se teinte de nostalgie et qui ainsi se trouve imprégné de ces sentiments. C’est plus un climat qu’une histoire qui est ainsi retransmise, dans un dialogue où le langage, dominant pour le contenu, ne le sera pas moins pour la dimension affective.

À ce niveau, les parents retransmettent à leurs enfants un climat de nostalgie pour ce qui fait partie de leur propre expérience et dont ils sont les porteurs sans en dominer les termes. On peut dire que nous gardons en nous la nostalgie du passé de nos parents à travers les mots, mais aussi les non dits de leur histoire. Nous cherchons le climat qui nous permettrait de retrouver ce qu’ils ont pu dire de leur vécu, y compris naturellement les expériences qu’ils auraient voulu avoir vécu, l’enfance qu’ils n’ont pas eue.

Pour les immigrants, cette transmission se fait par le langage souvent mal connu, différent de celui dans lequel ces événements ont eu lieu. C’est un langage où à la difficulté de traduire en mots un vécu révolu se rajoute celui de le faire dans un cadre qui n’est plus le même. On a souvent décrit les difficultés des Juifs émigrés d’Europe de l’Est à transmettre à leurs enfants les particularités de la vie dans les petites villes disparues avec la guerre.

C’est donc sur le plan de la rupture avec la langue d’origine et l’adoption de la nouvelle langue que la famille de l’immigrant va vivre cette transmission. Pour autant que la nostalgie du passé des parents s’inscrive dans une relation valorisée, les difficultés de la transmission linguistique ne feront pas obstacle à cette construction transgénérationnelle et la nostalgie du passé, du pays lointain sera vécue à travers la mythologie familiale dans un système de continuité. C’est quand le pays d’origine, sa culture est perçue comme source de dissonance que la transmission du contexte familial, la nostalgie qui s’y rattache va faire l’objet d’une occultation douloureuse. Plus que de l’objet perdu, c’est de l’objet intouchable qu’il va s’agir. Pour l’immigrant et sa famille, la nostalgie se cristallisera autour de ce qu’il repousse d’une part du pays d’origine et de ce qui ne lui appartient pas encore dans le pays d’accueil, puisque ce n’est pas ce qu’il a vécu ni lui, ni sa famille. Nous avons souvent affaire en Israël à des enfants d’immigrants qui ignorent tout de la vie de leurs parents avant leur immigration.

La communauté culturelle

Enfin, la nostalgie n’appartient pas seulement au domaine du vécu à travers les générations. Il s’agit également d’un sentiment intimement lié à l’expérience culturelle, c’est-à-dire d’une expérience transcendant son propre vécu, déjà passé et celui de l’entourage propre. C’est un sentiment qui peut se rattacher à une communauté définie par sa culture et ses valeurs.

On peut parler de la nostalgie à l’intérieur de la famille comme de la nostalgie de son histoire. La nostalgie de la culture sera la nostalgie de concepts, d’abstractions transcendant l’expérience et dont le développement est favorisé actuellement par un courant social.

À la période de latence, l’élaboration du « roman familial », l’acquisition de la lecture et les besoins d’idéalisation d’un passé venu d’ailleurs serviront de support à une recherche nostalgique d’un passé imaginaire, potentiel, qui n’a existé que dans l’imaginaire culturel. À travers les histoires racontées et lues, on est tout d’abord en quête des parents tels qu’on aimerait les retrouver après les avoir perdus. Transcendant la recherche des parents perdus puis inventés, glorifiés, les parents réels sont enfin adoptés dans un contexte culturel servant de repère interne recherché.

La recherche de l’atmosphère évoquée dans ces lectures, comme si on pouvait retrouver le château dans lequel on a logé les parents du « roman familial », nourrit ces fantasmes, ces retours et ces quêtes qui justement ajoutent à la nostalgie son côté enrichissant. Cette recherche nostalgique s’éveillera en particulier lors d’une confrontation culturelle, d’une rencontre avec un vécu collectif.

On pourrait dire que les immigrants courent deux risques. En effet, ils sont en danger, d’une part, de s’identifier à leur entourage et d’adopter leurs nouvelles acquisitions culturelles comme si elles étaient leurs, perdant ainsi le contact avec leurs racines. D’autre part, ils risquent, à l’opposé, d’étouffer dans un folklorisme servant de refuge.

La nostalgie se réveille aussi pour des situations mettant en jeu des concepts abstraits : une certaine façon de s’habiller, l’élégance française, une certaine chaleur dans les relations humaines, la solidarité israélienne. Ces évocations prennent facilement un caractère mythique et pour les immigrants seront les plus faciles à évoquer et à traduire en mots incitant au dialogue. C’est ainsi que la dernière vague d’immigrants russes en Israël permet d’apprécier la part que joue le bagage culturel dans la manière dont ces immigrants gèrent le rapport avec ce qu’ils ont quitté. Il ne s’agit pas d’un cadre, d’une atmosphère, mais de notions de références communes à un groupe humain, à un moment donné : Dostoievski, Molière, etc. Ces évocations, toutes entières dans l’ordre du langage, sont celles pour lesquelles l’immigrant trouvera le plus facilement un mode d’expression. La nostalgie de sa tradition, des formes qu’elle adopte, reste pour lui le signe de son identité, nourrissant sa créativité et lui procurant l’espace interne nécessaire au développement d’une dualité incorporée.

Conclusion

La nostalgie de l’immigrant est vitale à la construction de sa double identité. Sa vitalité, son imaginaire et sa créativité en dépendent et les différents modes de l’évocation nostalgique seront les garants du sentiment de continuité et de cohésion internes par dessus les différences, les départs et les ruptures. Sans nostalgie, on est en danger de naître trop tard, de perdre ses propres souvenirs ; son acceptation peut-être donne-t-elle un sens à la finitude de la mort.

Citons à cet égard le poète juif castillan du XIIe siècle, Yehouda Halevy, dont Heine disait que son âme touchait Dieu. La nostalgie pour le pays de la Bible, « Mon coeur est à l’Est et moi je suis à l’Ouest », l’a amené en fin de compte à quitter sa famille en Espagne et à affronter un voyage pénible pour être tué sur le chemin de Jérusalem. La nostalgie d’un pays inconnu, transfiguré dans la perspective d’un lien symbolique transmis à travers les générations est devenue la source de l’ultime recherche de soi. Le retour au pays d’Israël sert-il l’acceptation de la perte ou bien recouvre-t-il l’insatiable désir d’accorder entre eux les diverses facettes d’une personnalité ? Le poête lui-même ne connait pas la réponse.

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