Marie-Jo BOURDIN : « Face à l’excision : Paroles de prévention et demandes de réparation »

In : L’autre. Cliniques, cultures et sociétés, 2009, Vol. 10, n° 1 : 98-103

Marie-Jo BOURDIN est assistante sociale, coordinatrice du Pôle Formation et attachée de Direction au Centre Françoise Minkowska (Paris).

L’excision est une pratique qui persiste dans de nombreux pays du monde, et parfois, pour les ressortissants de ces pays et leurs enfants, dans la migration. D’après une étude française de l’INED (Institut National Des Études Démographiques) rendue publique en octobre 2007 100 à 140 millions de femmes à travers le monde ont subi des mutilations sexuelles. Selon l’UNICEF, chaque année 2 millions de filles entre quatre et quatorze ans seraient victimes de ces pratiques qui vont de l’excision à l’infibulation.

Les mutilations sexuelles féminines

C’est au début des années 70, après la période des décolonisations africaines, et avec les mouvements féministes, que les occidentaux découvrent et se préoccupent de l’existence de mutilations sexuelles sur les petites filles africaines. Excision, infibulation sont des pratiques traditionnelles aux origines immémoriales qui perdurent dans une trentaine de pays africains mais aussi dans d’autres pays et jusque dans le cadre de l’immigration. La presse les dénonce régulièrement et depuis 1988 elles ont souvent fait la une de l’actualité judiciaire. Selon que l’on se situe d’un côté ou de l’autre de la méditerranée nous avons dans certains milieux très traditionnels affaire à une éducation traditionnelle ou l’excision se perpétue dans certaines zones de l’Afrique subsahélienne, et là, dans le pays d’accueil un sévice à enfants qualifié depuis 1983 comme crime (rappelons que cette pratique a été criminalisée en 1983 sur jurisprudence après qu’une femme française, bretonne, ait, dans un accès délirant, excisé sa propre fille). Tout en étant bien sur contre l’excision, il est nécessaire, pour comprendre le fondement, et la survivance de ces pratiques, de sortir de toute polémique et de s’éloigner de la problématique du pour ou du contre. C’est le choc de culture par excellence, une confrontation des représentations culturelles du corps, de l’intégrité corporelle, de la sexualité, des rapports homme/femme. Les Mutilations Sexuelles Féminines (M. S. F.) touchent principalement le clitoris, les petites et grandes lèvres. Depuis 1977, elles sont classifiées par l’OMS en trois types :

- Type I : Excision dite « sunna », c’est l’excision à minima avec l’ablation partielle (capuchon du clitoris – membrane le recouvrant) ou totale du clitoris c’est la clitoridectomie ;

- Type II : Excision dite « complète », avec l’ablation du clitoris et celle partielle ou totale des petites lèvres, c’est la plus courante (80%), elle est pratiquée dans la plupart des ethnies d’Afrique de l’Ouest ;

- Type III : Dite, elle, « circoncision pharaonique » parce que pratiquée en Egypte depuis l’Antiquité, une « infibulation » il s’agit de l’excision totale des organes génitaux suivie de l’obstruction de l’orifice vaginal (permanente) laissant une très petite ouverture permettant le passage de l’urine et du sang menstruel. Dans la tradition, la suture se faisait avec des épines d’acacias aujourd’hui plutôt avec un fil chirurgical et très exceptionnellement elle peut être pratiquée à l’hôpital avec une anesthésie locale ou générale. A côté de ces trois types de mutilation, il existe d’autres types d’interventions (type IV) sur les organes génitaux externes tels que :

– Les piqûres, perforation ou incision sur le clitoris et/ou des petites lèvres ; – Les étirements du clitoris ou des lèvres ; – La cautérisation par brûlure du clitoris ; – L’introduction dans le vagin de substances corrosives ou de plantes pour provoquer des saignements ou pour resserrer ou rétrécir le vagin.

Il existe des complications médicales, qui ne seront pas développées ici, consécutives à ces pratiques qui peuvent être immédiates et à plus long terme avec des complications obstétricales. Elles sont proportionnelles à l’importance de la mutilation subie, et sont maximales après une infibulation. Du point de vue psychologique, l’épreuve de cette coutume est, en fonction de l’âge où elle a été pratiquée et du contexte, durement ressentie par les femmes qui la subissent et qui en ont été victimes. C’est un traumatisme souvent indicible car le sujet est souvent tabou. L’aire géographique ou sont pratiquées les M. S. F. sous les différentes formes que nous venons de voir concerne une trentaine de pays africains de la zone subsahélienne. Mais ces pratiques ne se limitent pas, à l’Afrique noire et il existe des localisations extra africaines en Asie – Indonésie, Malaisie, dans le sud de la péninsule arabique, au Yémen du sud, dans le sultanat d’Oman. Mais aussi en Amérique latine dans des tribus indiennes d’Amazonie péruvienne et vénézuelienne.
On retrouve les M. S. F. en milieu animiste, chez les chrétiens, les juifs (falashas d’Ethiopie) et chez les coptes d’Egypte ; par contre elles sont inexistantes dans les grands pays musulmans Algérie – Maroc – Tunisie, l’Iran, la Turquie, le Pakistan. L’excision a aussi été pratiquée en Europe à des fins thérapeutiques. À la fin du 19ème siècle en Angleterre un chirurgien pratiquait la clitoridectomie pour soigner l’hystérie, de même que l’on pratiquait la cautérisation du clitoris pour empêcher la masturbation des petites filles (Bourdin, 2005).
Du point de vue historique, il y a une grande incertitude quant à l’origine de ces pratiques, mais leur grande ancienneté est un fait établi, elles remonteraient aux temps ceux de l’Égypte pharaonique. Des égyptologues évoquent la découverte de momies excisées et de nombreux auteurs s’accordent pour considérer l’Égypte comme le berceau de la circoncision masculine et féminine (in : Michel Erlich « La femme blessée », p. 51). Retenons que les justifications les plus invoquées sont le maintien de la tradition, le mariage, la purification (il faut exciser les fillettes pour les purifier pour le mariage), la sexualité des femmes qu’il faut juguler, la fertilité, la théorie de la bisexualité, parfois encore la religion, les explications mythiques…
Côté religion, l’avènement de l’Islam n’a apporté aucune modification à ces pratiques qui lui sont antérieures. Il aura une attitude ambiguë et, sans les prescrire ni les proscrire, il sera un facteur de pérennisation. Le Coran reste lui muet sur cette question. Par contre un des hadiths désignant les actes et paroles du prophète évoque l’excision et Mahomet voyant agir Orun OTTEYA, une exciseuse de Médine aurait dit et recommandé « réduis mais ne détruis pas n’opère pas trop largement c’est préférable pour la femme » (Erlich, 1986 : 109).
Depuis quelques années certains chefs religieux ont courageusement pris le combat aux côtés des ONG pour dire haut et fort que ce n’était pas dans les prescriptions coraniques facilitant les remises de couteaux dont la plus célèbre et la première est celle du petit village de Malicounda, situé à 80 km au sud de Dakar, connue sous le nom du « serment de Malicounda » (le monde 14/10/1997).

En France, rappelons-le, ce sont essentiellement certaines ethnies de l’Afrique de l’Ouest venant principalement du Mali, de Mauritanie et du Sénégal qui sont concernées, à savoir : les Bambara, Soninké, Haal Puular, Khasonké, avec des justifications varient selon les pays et selon les ethnies. Y aurait-il une recrudescence de la pratique de l’excision ? D’après un médecin de santé publique, oui mais compte tenu de la clandestinité de la pratique, il est impossible d’avancer des chiffres. Les condamnations n’ont pas entraîné l’exemplarité tant attendue par les partisans de la criminalisation (rappelons que cette pratique a été criminalisée en 1983 par une jurisprudence après, qu’une femme française, bretonne, ait dans un accès délirant excisée sa propre fille. Il existe un clivage juridico-culturel qui fait que, tant que les intéressés ne se seront pas appropriés et n’auront pas intériorisé le pourquoi de l’interdiction, nous n’aurons pas les effets escomptés.
Dans les pays africains, on constate, parmi ceux qui ont légiféré, cette tendance à la clandestinité parfois même dans les pays voisins où l’excision n’est pas interdite. C’est le cas du Burkina Faso et du Sénégal. Pour le premier, qui s’est doté d’une loi en 1996, les mères partent au Mali (qui devait voter une loi en 2007) faire exciser leurs filles. Quant aux Sénégalaises, certaines profitent parfois des vacances scolaires pour partir en Gambie où le Président de la République a déclaré haut et fort qu’il « ne toucherait pas à cette tradition ». Depuis le début des années 2000, les mutilations sexuelles apparaissent comme un phénomène nouveau en Afrique Centrale particulièrement au Cameroun et en République Démocratique du Congo (R. D. C.), où l’on a longtemps entendu dire que cette coutume n’existait pas sauf chez les peuls très minoritaires dans ces pays. En R. D. C., cette découverte et la prise de conscience des autorités se sont faites suite à une conférence sur les enfants qui s’est tenue à New York en mai 2002. À en croire un reportage le 20 mai 2002 sur la radio « Africa n°1 », ce fut « un véritable procès des professionnels de la santé qui croyaient l’excision inexistante ». Il été précisé qu’à Kinshasa et dans certaines provinces on avait constaté un type d’excision, non classifié par l’OMS, avec en plus l’introduction de mixtures corrosives et de pierre (libanga). Les autorités ont vite réagi afin que des études soient menées pour en connaître la prévalence. Quant au Cameroun, un réseau de 16 exciseuses a été démantelé l’été dernier, dans l’arrondissement de Garoua-Boulaï (Est). « C’est lors d’une enquête sur la transmission du sida et les pratiques socioculturelles, menée du 17 mars au 1er juillet 2006, que la Croix-Rouge camerounaise a découvert l’activité de ces femmes. » (extrait du quotidien Mutations, « société » juillet 2006).
En février 2005 paraissait un opuscule, préfacé par le Professeur MBONJI EDJENGUELE du Département de Sociologie et d’Anthropologie de l’Université Yaoude 1, intitulé : « Pourquoi les mutilations sexuelles ? Respect de la tradition ou pouvoir de contrôle sur la femme ? » L’auteur, un infirmier supérieur principal, Etienne TSOU, révèle que l’excision ne se situe pas que dans le Nord du pays chez les « Foulbés » (Peulhs). Il affirme que cette pratique est plus répandue qu’on ne le soupçonne, notamment dans le Sud-ouest du pays. Cette information nous a été confirmée par un ami camerounais, chercheur dans un tout autre domaine. Sillonnant le pays, il découvrait avec stupéfaction qu’en plein Cameroun anglophone et christianisé, une ethnie s’adonnait à cette coutume. Lors d’un séminaire qui s’est tenu à Yaoundé sur cette question où des femmes sont venues en larmes témoigner de leur excision, il est apparu que, selon des sources de l’OMS en 2000, 20% des femmes vivant au Cameroun étaient victimes de cette pratique.

Stratégies de prévention : cibler les futurs parents (l’exemple du Sénégal)

Il est nécessaire, à côté de la loi et au-delà des campagnes de sensibilisation, de penser pédagogie-prévention mais aussi médiation culturelle. Prévention à long terme en pensant aux futurs parents (mères et pères). Pour éradiquer l’excision dans les 20 prochaines années, il faut cibler les générations susceptibles dans cette période de faire exciser leurs filles. Des actions innovantes dans certains pays africains. L’une d’entre elles, initiée en 2004 au Sénégal par une ONG africaine F. A. W. E. (Forum for Africa Women Educationalists), me semble particulièrement intéressante. En ciblant un public jeune – filles et garçons – (une piste jusque-là négligée), cette ONG a réussi à impliquer le Ministère de l’Education. Avec la collaboration de ce département, avec les enseignants, les conseillers en éducation, et les chefs d’établissements, il a été introduit dès la classe de 4ème, dans les cours de sciences et vie de la terre (S. V. T.) la question de l’excision. Cet enseignement est abordé sous l’angle de l’anatomie, des conséquences médicales immédiates et, à plus long terme, des méfaits de cette pratique. Sont aussi traitées les justifications et enfin les différentes stratégies de lutte pour l’éradication dans les pays africains et en Europe. Le Ministre de l’éducation du Sénégal ainsi que l’O. M. S. ont soutenu cette expérience réalisée dans 6 régions du Sénégal à forte prévalence. Dans cette dynamique novatrice, cette question a été proposée comme thème d’étude en cours de philosophie et d’éducation civique.
Cette expérience a été suffisamment concluante pour inspirer d’autres pays dont la Mauritanie, alors pourquoi pas la France ? L’idée de donner aux jeunes, garçons et filles, une information scientifique et pédagogique est devenue une évidence puisque force est de constater la grande difficulté à convaincre les mères. Mieux, ne s’agit-il pas de réagir à temps, c’est-à-dire avant la sédimentation, au sein des jeunes générations, des coutumes et croyances à même de perpétuer la pratique de l’excision ? Il y a urgence à inculquer à cette couche fragile un savoir et savoir-être qui sensibilise les uns et conforte les autres dans leur désir de faire disparaître cette tradition. En effet, ce que l’on doit viser ici et là-bas c’est le changement de comportement, ce qui, nous le savons tous, est complexe et ne peut être acquis que par l’éducation et dans une perspective à long terme. C’est un point qui est développé dans « L’excision : une coutume à l’épreuve de la loi ». Fort de cette expérience de laquelle nous pourrions nous inspirer en l’adaptant bien sûr à nos contextes pour cibler cette population sans la stigmatiser (tous les élèves de la classe sont concernés par les cours de SVT) et en adaptant également les outils.
Nous avons aussi, à notre disposition, le merveilleux film du réalisateur sénégalais Sembène Ousmane « Moolaade » qui est un excellent support pour faire passer le message chez les migrants africains. Car c’est un homme, un africain, un vieux donc un « sage » et en conséquence, le meilleur médiateur qui soit ! Enfin, un travail s’impose auprès des chefs religieux car ce sont nos plus précieux médiateurs leur intervention est incontournable pour l’éradication de cette pratique. Chaque fois qu’un religieux vient dire aux populations concernées, que ce soit ici ou là-bas, que ce n’est pas une recommandation coranique, les effets sont quasi immédiats.

Clitoridoplastie : une autre « coupure » avec la culture ?

Nous devons ici rendre hommage au Docteur Pierre Foldès, urologue, médecin humanitaire, qui a inventé cette technique de réparation, simple à l’en croire. C’est après des missions pour Médecins du monde, dans plusieurs pays d’Afrique, qu’il a été confronté à l’excision et à ses ravages. C’est alors que, partant du principe qu’il était possible de réparer la verge, pourquoi pas le clitoris ? Sa technique a vu le jour en Afrique et, de retour en France, il a commencé à opérer à St Germain en Laye ( !) et s’est battu pour que cet acte chirurgical soit codifié à un tarif très bas et pris en charge par la sécurité sociale. Après moult négociations et des centaines d’interventions gratuites, il y est parvenu et c’est une belle victoire ! Depuis, d’autres équipes se sont mises à cette technique, notamment à l’hôpital Rotschild.
Ce titre un peu provocateur, pour souligner la nécessité d’accompagner les jeunes filles et jeunes femmes qui décident de se faire « réparer » avant et après l’intervention. Surtout celles qui le font en cachette de leur famille, comme c’est le cas dans les deux situations que je vais rapporter .
La première, il s’agit de celle que nous nommerons Awa, une jeune Malienne qui nous est orientée par un médecin coordinateur d’un service « santé précarité » au Conseil Général d’un département de la région parisienne. Awa a une vingtaine d’années, elle est née en France, a été excisée très jeune, elle travaille et vit chez ses parents. Elle a décidé de se faire « opérer » sans rien dire à sa famille, en cachette. Pour cela elle a pris une journée de RTT et a trouvé un prétexte pour disparaître une journée. L’intervention se passe bien, elle est contente, ne regrette pas sa décision, d’autant qu’elle souhaite, malgré l’opposition de ses parents, épouser son petit copain français. Le problème commence lorsqu’elle retourne à l’hôpital pour les soins post-opératoires. Là, elle panique, elle a peur, elle « craque », dira sa compagne de chambre ayant subi la même intervention. C’est elle qui joindra le médecin à laquelle Awa confie sa peur que ses parents apprennent un jour ce qu’elle a fait. Cette idée la hante elle se demande quelle sera leur réaction. Sera-t-elle excisée à nouveau ? Awa a accepté la proposition de nous rencontrer, a pris deux rendez-vous auxquels elle ne s’est pas rendue.
Le second cas est celui de Kadiatou. Elle a 25 ans, elle est née en France. Ses parents sont des Sénégalais installés en France depuis de nombreuses années. Elle a deux sœurs aînées. Elle vit dans un centre d’hébergement et est adressée par la psychologue d’une association d’aide à l’insertion des jeunes. Elle a quitté le domicile parental pour échapper à un mariage avec un cousin qu’elle ne connaît pas et qui vit aux États-Unis. Elle n’a pas totalement rompu avec sa famille qu’elle voit de temps en temps. Lors du premier entretien, elle refuse la présence de la psychologue et de l’assistante sociale qui l’accompagnent, ainsi que celle de la stagiaire psychologue qui est présente. Seule, elle aborde d’emblée la question de son excision : « On m’a dit que vous étiez une spécialiste, vous avez même écrit un livre ». Mais, avant, elle veut expliquer que sa mère a toujours été dure avec elle, l’a maltraitée, la frappant même adulte, « je ne sais pas pourquoi elle fait ça ». Elle se sent proche de son père qui l’a toujours soutenue. Elle dit avoir découvert qu’elle était excisée à 23 ans. Elle avait un petit copain français, « un blanc » dit-elle, qui, après le troisième rapport sexuel, lui demande si elle a déjà consulté un gynécologue. Devant sa réponse négative, il lui dit avec beaucoup de tact « tu devrais en voir un pour savoir si tu es en bonne santé ». C’est ce qu’elle fait sans trop se poser de questions. La gynécologue de son côté lui conseille de se rendre au centre de P. M. I. où elle a été suivie pour demander à consulter son dossier. Elle se souvient de ce centre où elle allait avec sa mère : « là-bas, ma mère parlait beaucoup avec les dames, c’était sympa ». Elle n’a donc pas de difficulté à s’y présenter. Le médecin qui la reçoit l’informe qu’elle a été excisée à l’âge de trois ans, qu’il y a eu quelques petites complications qui ont nécessité une courte hospitalisation et qu’ensuite il n’y a pas eu de suites particulières. On lui donne les coordonnées d’une association qui milite pour l’abolition de cette pratique. Elle sort ahurie « à l’idée que sa mère ait pu faire ça ! ». « Pour moi, ma mère était intégrée, elle ne pouvait pas avoir fait ça à moi et sans doute mes sœurs mais je n’ai jamais osé parler de ça avec mes sœurs, c’est impossible ! » Très vite, elle se reprend et dit : « mais en fait elle n’est pas intégrée comme je le croyais puisqu’elle frappe comme au bled donc elle excise comme au bled ». Elle continue en expliquant qu’elle s’est rendue à l’association et là, à son grand étonnement, alors qu’elle attendait du soutien, on lui donne deux conseils dont le premier est de porter plainte contre sa mère ! « Vous vous rendez compte ! ajoute-t-elle offusquée, jamais je ne ferais une chose pareille, même si ma mère a été maltraitante, même si elle m’a fait exciser, c’est ma mère et je l’aime ! Ce serait dégoûtant, une honte de faire ça ! » Elle enchaîne sur la réparation, la clitoridoplastie, « je ne veux pas le faire, j’ai vu le chirurgien et j’ai un rendez-vous avec lui demain mais j’ai peur qu’il m’oblige, je crois que je ne vais pas y aller, pourquoi je ferai cette opération ? Ma mère a fait ça, je vis avec depuis plus de 20 ans, je n’ai pas mal, je veux rester comme ça ». Elle dit ne pas avoir de rapports sexuels douloureux, quant au plaisir, « je ne sais pas mais en ce moment je n’ai pas de petit copain ». Elle ne sait pas quel type d’excision elle a subi et me demande des précisions. Je l’encourage à revoir le chirurgien, afin de lui demander de répondre à toutes ses questions. Tout en insistant sur le fait que c’est elle et elle seule qui peut prendre la décision et seulement quand elle se sentira prête, personne ne peut pas même le chirurgien. Au deuxième entretien, elle a revu le chirurgien. Elle raconte qu’il lui a décrit tout le déroulement de l’intervention, sa durée… Il lui a dit qu’il est possible d’avoir des rapports sexuels au bout d’un mois et demi… Mais elle ne veut pas faire cette opération, elle l’a dit au chirurgien qui lui a signifié qu’il serait là le jour où elle se décidera. Puis elle reparle de sa mère et de sa décision de l’exciser, de ses raisons de le faire. Elle n’a jamais abordé ce sujet avec elle, c’est tabou et pour elle c’est difficile de prendre cette décision seule sans pouvoir le dire à la famille qui ne comprendrait pas. En fin d’entretien, elle dira « peut-être un jour je le ferai ? »
Avec ces deux situations que nous avons retenues parmi d’autres, nous voyons combien cette décision n’est pas facile à prendre et combien un accompagnement s’avère nécessaire avant et après l’intervention. Être « réparée » ne signifie-t-il pas transgresser les règles coutumières, se « couper » de sa culture ?
Au-delà de ces considérations, nous voudrions terminer par un élan d’optimisme rempli d’espoir, celui de voir avec les générations futures, enfin faire disparaître cette tradition si, bien sûr, nous misons ici et là-bas sur ceux qui deviendront parents dans les années à venir. Quant à celles qui, malheureusement, ont été victimes de cette pratique, elles seront de plus en plus nombreuses à vouloir bénéficier de la clitoridoplastie, pour retrouver leur intégrité corporelle et découvrir une sexualité plus épanouie. Ce chemin ne va pas de soi et contraint ces jeunes femmes à des mouvements psychiques complexes et parfois douloureux dans lesquels un soutien psychologique peut être nécessaire.

[BIBLIOGRAPHIE]

« Baubo la vulve mythique » Georges DEVEUREUX, Ed Jean Cyrille Godefroy – 1983

« La femme blessée » Michel ERLICH, Ed L’harmattan – 1986

« La mutilation » Michel ERLICH, Ed PUF, Les champs de la santé – 1990

« L’excision » Françoise COUCHARD, Que sais-je, octobre 2003

« Victoire sur l’excision – Pierre Foldes le chirurgien qui redonne l’espoir aux femmes mutilées », Hubert PROLONGEAU Ed Albin Michel, février 2006

« Khady Mutilée », Ed Oh !, septembre 2005 « Marques Sexuelles », Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie, n° 18, Ed La pensée sauvage – 1991

« Mutilations sexuelles », n° 20, Droit et cultures, Ed Erasme publié avec le concours du CNRS

« Le corps sexionné » ritologiques 2, Jean-Thierry MAERTENS, Ed Aubier (étranges-étrangers), février 1977

« L’excision en procès : un différend culturel ? » Martine LEFEUVRE-DEOTTE, Ed L’Harmattan, février 1997

« L’excision : une coutume à l’épreuve de la loi », Marie-Jo BOURDIN Ed A3 – Mai 2005

« Les blancs ont dit c’est pas bon pour les filles », Marie-Jo BOURDIN, revue Accueillir, n° 195 – 1994

« L’excision : entre l’argument culturel et le crime, quel compromis ? », Revue Internationale d’Études Transculturelles et d’Ethnopsychanalyse Clinique », n° 2 Maltraitance et cultures – 1998

« Pourquoi les mutilations sexuelles ? Respect de la tradition ou pouvoir sur la femme », Etienne TSOU, Ed SAAGRAPH, 2005

[FILMOGRAPHIE]

« Moolaade » : Sembène Ousmane 2004 – Films Paradoxe (Prix « un certain regard » au festival de Cannes – 2004)

« Douleurs noires » : Lorrène Debaisieux 2007 – Artine films

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