Siri HUSTVEDT : « La Femme qui tremble : Une histoire de mes nerfs »

Arles : Actes Sud ; 2010. 250 p. Prix éditeur : 22 €

Traduit de l’américain par Christine Le Boeuf.

Siri HUSTVEDT est née de parents immigrés norvégiens. Poétesse, essayiste et romancière reconnue, elle est diplômée (PhD) en Littérature Anglaise de l’Université Columbia.

En 2005, alors qu’elle vient à peine de commencer à prononcer le discours préparé en l’honneur de son père disparu deux ans auparavant, Siri Hustvedt voit soudain tout son corps secoué par d’irrépressibles tremblements. Ses bras, ses jambes et son cou sont agités par des secousses convulsives. Aussi effrayée que stupéfaite, elle constate que cette crise n’affecte cependant ni son raisonnement ni sa faculté de s’exprimer : sa voix reste calme et posée. Malgré tout, elle réussit à terminer son petit discours et les tremblements cesseront avec lui. Ayant eu quelques années plus tôt un épisode similaire, S. Hustvedt s’interroge sur les causes possibles de son étrange symptôme : est-il lié à une maladie neurologique ? Le fait que sa crise principale ait coïncidé avec un moment très particulier, l’éloge funèbre de son père, elle ne pouvait manquer d’évoquer une hypothèse de type psychanalytique. Afin de cerner la nature de ce spectaculaire – et, bientôt, récurrent – phénomène de dissociation, Siri Hustvedt va entreprendre d’aller à la rencontre de cette « femme qui tremble », ce Doppelgänger dont elle vient de découvrir l’existence.

[L’ANALYSE DE FRÉDÉRIC ROUSSEAU]

Article extrait du Portail de la psychanalyse francophone www.oedipe.org

L’intérêt, à la fois médical et littéraire, de ce tremblement, est qu’il est lié au discours sans affecter la parole. Ce tremblement de corps, ces spasmes humiliants, ils lui sont aussi étrangers qu’un tremblement de terre, mais une terre qui, en l’occurrence, est tissée de ses nerfs : « du menton au sommet du crâne, j’étais moi, telle que je me connaissais. De mon cou à mes pieds, j’étais une inconnue grelottante ». Le livre part de cette dissociation : il y a la voix qui parle et le corps qui tremble, il y a la femme inébranlable et le corps ébranlé. Y avait-il des signes avant-coureurs à ces crises ? Oui, depuis l’enfance, des hallucinations visuelles et auditives, et surtout de terribles migraines. Les médecins parlent de « migraine vasculaire ». Quel rapport peut-il bien y avoir entre sa douleur et l’étiquette que lui colle le médecin ? C’est peut-être de cette incompréhension réciproque du patient et du malade qu’est née cette volonté d’écrire un roman neuro-psychanalytique. À défaut de pouvoir se guérir, la romancière décide de se comprendre : « le mal de tête, c’est moi, et le comprendre a été mon salut ». En écrivant, la femme ne tremble pas, mais la femme qui ne tremble pas écrit précisément pour se convaincre que la femme qui tremble c’est bien elle. Pourquoi dit-on qu’« on a un cancer » et non qu’« on est un cancer » ou même « qu’on est cancéreux » ? Parce que la maladie est perçue comme l’intrusion d’un autre, quand bien même cet autre désigne les cellules de votre corps. Pourquoi dit-on alors qu’« on est hystérique » et non qu’« on a une hystérie » ? C’est en quelque sorte à cet exercice que ce livre l’auteur : non pas j’ai des tremblements mais, comme le dit la dernière phrase du livre, « je suis la femme qui tremble ». Aussi, pour se faire entendre, l’auteur commente et cite de nombreux livres : ceux de scientifiques mais aussi de philosophes, de psychanalystes mais aussi de neurologues, de biologistes et de romanciers. Cette migraineuse chronique connaît ses classiques. Depuis des années, lectrice obsessionnelle, elle dévore la littérature spécialisée. Psychotropes, sémiologie, troubles mentaux, elle connaît tout. Les spécialistes de l’esprit défilent en rangs serrés dans son encyclopédie portative, de Galien à Damasio, de James à Freud. Armée, elle commence sa traversée dans le seul but de percer l’énigme de ces tremblements. Son livre relate son exploration incertaine, obstinée, des disciplines du cerveau et de l’esprit : psychiatrie, neurologie, psychanalyse, sans compter les psychothérapies de tout poil. Le lecteur est conduit de l’hystérie à l’écriture automatique, en passant par le « neurone miroir », il ne cesse de faire des va-et-vient entre l’esprit malade et le cerveau malade. Il est difficile d’énumérer les idées qui parsèment cet ouvrage, pêle-mêle, on y trouve l’idée que : le cerveau n’est pas une machine ; le langage est un entre-deux ; le souvenir d’une chose est en fait le souvenir du souvenir de cette chose ; les souvenirs ont besoin de lieu ; la santé n’est pas la normalité. Siri Husvedt rappelle « qu’il existe une phénoménologie de la maladie qui dépend du tempérament, des antécédents personnels et de la culture dans laquelle on vit » a rebours des classifications du DSM IV qu’elle épingle joliment.

Ce texte n’est donc pas un roman, c’est un essai autobiographique sur la douleur du point de vue de la science ou de la médecine psychiatrique. Le débat en creux qui anime tout l’ouvrage est celui qui oppose les psychanalystes et les neurologues. L’auteur réfléchit aussi sur la séparation du corps et l’esprit. Sa position est clairement anti-réductionniste : « ce qui a changé dans ma propre douleur est d’ordre psycho biologique. Ma pensée a joué un rôle essentiel dans la réduction de ma douleur ». Certes ce livre au rythme soutenu est inclassable : est ce un roman, un document,un témoignage , un essai ? Peu importe, c’est en écrivain qu’elle s’attaque à son mal et il en résulte un bel écrit propédeutique pour tout ceux que le fonctionnement du psychisme continue à intriguer et même pour ceux qui se targuent d’en travailler les arcanes.

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